Terre Adélie

Découvrez ci-dessous une série d’articles sur la Terre Adélie en Antarctique de l’Est, où se trouvent notamment l’archipel de Pointe Géologie avec la base Dumont d’Urville, mais aussi Port Martin et la baie du Commonwealth, sites historiques des expéditions antarctiques australiennes et françaises.


 

De l’émotion à la base Dumont d’Urville

Le premier voyage vers l’Antarctique de cette année 2016 nous a mené vers l’Est du continent, au sud de la Tasmanie. La baie du Commonwealth et la Terre Adélie étaient au programme pour ces quelques jours dans la région.
Le 23 janvier au réveil, nous sommes rapidement montés à la passerelle du navire et là, à quelques centaines de mètres, au sommet de l’île des Pétrels, se trouvait la base Dumont d’Urville. Une vision autant incroyable qu’improbable…

Le 11 février 2007, lorsque Samuel regardait la base Dumont d’Urville s’éloigner à l’horizon, il s’était fait à l’idée qu’il ne reviendrait sans doute jamais. Agnès elle, rêvait de fouler un jour cet endroit, sans peut-être plus y croire alors que les années passaient et pourtant…
Sur le ponton de la piste du Lion, Olivier le chef de district, Julien l’ornithologue et Jean-Jacques le gérant postal nous attendent; premières poignées de main et premiers rires. Après leur venue à bord du navire pour briefer les passagers sur le déroulement de la journée, nous voici sur l’île des Pétrels. La passerelle n’a pas changé ; raide au début, elle passe juste au-dessus des manchots Adélie. Grisou le manchot au dos gris est toujours là, sur le même nid, 10 ans plus tard ! La base approche. Nous sommes à présent devant le bâtiment principal et nombreux sont les passagers qui posent devant le buste de Dumont d’Urville. La porte du séjour s’ouvre… Le premier visage est, oh surprise, familier ! Il s’agit de Simon le plombier qui hiverna avec Samuel en 2006. Les premiers pas dans le séjour se font hésitant. Volonté de ne pas perturber le quotidien du personnel de la base ou impression de faire un bon dans le passé ? Les deux peut-être. Mais aussi pour Samuel l’impression de n’avoir jamais quitté cet endroit. Et pour Agnès, de le découvrir enfin en « 3D ». C’est alors qu’Olivier apporte une tarte au chocolat portant une bougie et sur laquelle est écrit: « De retour après 10 ans ». De simples mots qui touchent, alors que tout le monde entame un « Joyeux anniversaire… » La tarte à la main, la tête s’incline, l’émotion monte, les yeux rougissent, la bougie est soufflée.

Rodney, le chef d’expédition avec le grand cœur que nous lui connaissons, nous laisse à tous les deux une journée libre afin de profiter au maximum de ces moments. Olivier nous fait visiter la base, son bureau, les dortoirs, les laboratoires, la cabane historique Marret. Il nous invite également à déjeuner sur la base. Comment aurait-on pu refuser ? Les mêmes plats et couverts, le même vin australien, l’omelette du cuistot, les mêmes sons qui s’élèvent de la salle, les rires, la bonne humeur… On s’y croirait… Mais oui, nous sommes bien là ! Dans la bibliothèque un classeur avec les photos des missions est exposé. Comme par hasard, Simon l’a ouvert à la page de la 56ème mission de 2006.
Rapide passage au laboratoire de biologie marine (Biomar). La porte à peine ouverte et déjà les odeurs familières. Qui a dit que le pétrel des neiges et le damier du Cap sentaient mauvais ? Ces odeurs qui marquent à vie, nous avaient pourtant manqué. Julien est là, derrière son ordinateur. Nous retiendrons son sourire et son accueil dans l’ancien bureau de Samuel. Au mur des photos qui n’ont pas bougé de place, avec les portraits des anciens biologistes, auxquelles sont venues s’ajouter de plus récentes. Malheureusement le temps passe vite, il vaut déjà quitter Biomar. Un appel radio nous convoque au dortoir été où Patrice nous a donné rendez-vous. Samuel et Rodney s’y rendent, mais Agnès doit se rendre à la gérance postale pour finaliser les comptes et régler les achats de timbres et de souvenirs des passagers. L’hélico arrive spécialement de Cap Prud’homme et Patrice en descend pour nous dire bonjour et échanger quelques mots.
Enfin tout le monde se retrouve au ponton de débarquement, il est temps de regagner le navire. Olivier est le dernier à lever la main en guise d’au revoir.
Le commandant lève l’ancre, nous quittons l’Antarctique et partons vers le Nord. Nous restons tous les deux sur le pont arrière, à regarder la base s’éloigner et disparaitre derrière un iceberg. L’émotion nous prend, les mots nous manquent…

Nous tenons à citer ici quelques personnes et à leur adresser un message personnel après cette visite à Dumont d’Urville :
Olivier, chef de district : merci pour la coordination et l’organisation de cette belle journée qui fut une réussite. Merci pour tes marques d’attention, la visite privée de la base et l’idée de la tarte… Merci aussi d’avoir sensibilisé le personnel de la base à notre visite et au tourisme en Antarctique en changeant peut-être quelques idées préconçues. Nous sommes heureux de cette journée, à la fois pour nous et pour les visiteurs qui nous accompagnaient, et qui ont été ravis de l’accueil qui leur a été réservé.
Julien, ornithologue : les oiseaux de l’archipel sont entre de très bonnes mains, aucun doute ! Merci pour ton accueil, ton sourire, ta spontanéité et ta sensibilité. Dommage que le temps nous ait manqué pour baguer ce poussin de labbe que tu avais « gardé pour nous »…
Simon, plombier : ton sourire en coin alors que nous franchissions la porte du séjour restera un beau souvenir. Merci pour les cadeaux et les attentions. Rendez-vous en France à la maison !
Alain, technicien : également hivernant de la mission de Samuel en 2006. Garde ton grand sourire, ça fait plaisir !
Anthony, technicien : merci pour l’accueil et ton enthousiasme à revoir un « ancien ».
Le pâtissier (désolé pour le prénom égaré) : une tarte au chocolat qui fut un régal, merci pour le geste.
Patrice : incroyable, malgré toutes tes responsabilités et ton travail, que tu aies pris le temps de faire cet aller-retour en hélicoptère depuis le continent pour nous dire quelques mots et nous serrer la pince (comme on dit). Merci beaucoup, nous étions très touchés !
Thierry : désolé de ne pas avoir eu de temps pour parler plus longuement, ravi de t’avoir recroisé !
Rodney, chef d’expédition : sans toi, nous n’aurions sans doute jamais remis les pieds à DDU. Merci de nous avoir fait confiance pour encadrer ce voyage et de nous avoir laissés profiter de cette journée.
Enfin, un grand merci à tout le personnel de la base qui a chamboulé son emploi du temps pour accueillir ces touristes d’un jour. Le soir même à bord, certains passagers nous ont confié que ce fut la meilleure journée de leur voyage.
Alors simplement M E R C I ! Nous n’oublierons pas ce 23 janvier 2016…

Samuel et Agnès

Cliquez ici pour visiter la base Dumont d’Urville à pied comme si vous y étiez…

Une soirée d’anniversaire au rocher du Débarquement

A première vue, la photo ci-contre ne montre qu’un simple îlot perdu au milieu d’un champ d’icebergs. Pourtant, ce rocher représente une valeur significative dans l’histoire française et au-delà, celle de l’Antarctique. En effet, le 21 janvier 1840, une partie de l’équipage des 2 navires l’Astrolabe et la Zélée, participant à l’expédition dirigée par Jules Sébastien César Dumont d’Urville, débarqua ici entre 21h et 21h30. Ce rocher baptisé rocher du Débarquement pour l’occasion, fut également l’endroit où Dumont d’Urville pris possession de cette partie de l’Antarctique au nom de la France et la nomma Terre Adélie en hommage à sa femme Adèle.

« Il était près de neuf heures lorsque, à notre grande joie, nous prîmes terre sur la partie ouest de l’îlot le plus occidental et le plus élevé. Le canot de l’Astrolabe était arrivée un instant avant nous ; déjà les hommes qui le montaient étaient grimpés sur les flancs escarpés de ce rocher… J’envoyai aussitôt un de nos matelots déployer un drapeau tricolore sur ces terres qu’aucune créature humaine n’avait ni vues ni foulées avant nous. Suivant l’ancienne coutume que les Anglais ont conservée précieusement, nous en prîmes possession au nom de la France, ainsi que de la côte voisine, que la glace nous empêchait d’aborder. Notre enthousiasme et notre joie étaient tels alors, qu’il nous semblait que nous venions d’ajouter une province au territoire français par cette conquête toute pacifique. Si l’abus que l’on a fait de ces prises de possession les ont fait regarder souvent comme une chose ridicule et sans valeur, dans ce cas-ci, au moins, nous nous croyions assez fondés en droit pour maintenir l’ancien usage en faveur de notre pays. Car nous ne dépossédions personne, et nos titres étaient incontestables. Nous nous regardâmes donc de suite comme étant sur un sol français. Celui-là aura du moins l’avantage de ne susciter jamais aucune guerre à notre pays. »

Ce soir, le 21 janvier 2016 à 21h, c’est sur ce même îlot que nous avons débarqué, 176 ans jour pour jour et heure pour heure, après l’expédition de Dumont d’Urville. La météo était tout simplement sublime ; pas de vent, un beau ciel avec d’un côté le coucher de soleil sur la calotte glaciaire du continent et de l’autre, un magnifique lever de lune sur les icebergs. Nous avions réalisé pour l’occasion, notre propre plaque commémorative sur un simple morceau de carton. De nombreuses photos furent prises et quelques extraits du journal de Dumont d’Urville furent également lu par Huw, l’historien de l’équipe, tels le texte ci-dessus ou encore celui-ci:
« La cérémonie se termina, comme elle devait finir, par une libation. Nous vidâmes à la gloire de la France, qui nous occupait alors bien vivement, une bouteille du plus généreux de ses vins, qu’un de nos compagnons avait eu la présence d’esprit d’apporter avec lui. Jamais vin de Bordeaux ne fut appelé à jouer un rôle plus digne: jamais bouteille ne fut vidée plus à propos. »

Nous serions bien restés de longues heures sur cet îlot, à contempler lever de lune et coucher de soleil en même temps, alors que les océanites de Wilson virevoltaient en rase-motte et sans un bruit autour de l’île. C’est non sans un brin d’émotion que nous quittâmes le Rocher du Débarquement. De retour à bord du navire, l’équipe d’expédition ouvrit elle aussi une bouteille de vin sur le pont arrière pour porter un toast à ces explorateurs intrépides et à ce 176ème anniversaire de la découverte de cette Terre Adélie.

« Jusque-là et pendant tout le temps où des doutes avaient pu exister, je n’avais point voulu donner de nom à cette découverte, mais au retour de nos canots, je lui imposai celui de terre Adélie. Le cap le plus saillant que nous avions aperçu dans la matinée, au moment où nous cherchions à nous rapprocher de la terre, reçut le nom de cap de la Découverte. La pointe près de laquelle nos embarcations prirent terre, et où elles purent recueillir les échantillons géologiques, fut appelée pointe Géologie. »

Mais cette soirée n’était pas encore terminée. Alors que nous évoquions cette journée autour de notre verre de vin, un groupe de 4 orques épaulards se fit remarquer, tenant de faire chavirer un morceau de glace sur lequel se trouvait un phoque de Weddell. Nous sommes restés plus d’une heure à observer cette scène de chasse incroyable qu’aucun d’entre nous n’avait encore vu de ses propres yeux ! En quittant les îles Dumoulin, le phoque était toujours sur son bout de glace, la lune encore plus haute, les lumières projetaient des teintes magiques sur les îles et les icebergs. Il fut difficile d’aller se coucher ce soir là. Un 21 janvier pas comme les autres, dans un calme impérial…

Le Rocher du Débarquement se trouve par 66°36.314’S 140°3.842’E dans l’archipel des îles Dumoulin (Clément Adrien Vincendon-Dumoulin était l’hydrographe de l’expédition). L’îlot mesure 175 m de long pour 52 m de large et se situe à 7 km au Nord-Est de l’île des Pétrels et de la base scientifique française Dumont d’Urville.

Seuls le temps et les glaces sont maitres

C’est aujourd’hui que nous avons rencontré les glaces par 64°20’S soit à plus de 200 kilomètres de la côte antarctique. Rapidement la glace a été dense et les plaques de banquise de l’hiver dernier, épaisses. La décision a été prise de ne pas aller plus loin, puisque les glaces peuvent être un véritable piège et se refermer sur le navire. C’est donc aujourd’hui, que je repense plus particulièrement à ce proverbe groenlandais « Seuls le temps et les glaces sont maîtres« , alors que nous renonçons à approcher la cabane historique de l’expédition australienne dirigée par Douglas Mawson au cap Denison, mais également à poser le pied à la base française Dumont d’Urville.

« Silarsuaq sikullu kisimi naagalavoq » – Proverbe groenlandais…

Ma déception est donc évidente, mais je ne suis pas surpris pour autant. Il restait un petit espoir, la nature et les éléments ont eu raison de nous, de quoi nous rappeler que l’homme est loin d’être le plus fort. Cette nature nous a tout de même gâté, puisque nous avons vu au total, une dizaine de manchots empereurs adultes sur des plaques de banquise dérivante. D’autres souvenirs m’ont alors traversé l’esprit, celui d’un long hiver passé dans les parages avec eux…

Antarctique de l’Est: un inédit !

Carte du voyage

Carte du voyage

Un de mes pires souvenirs de BAC blanc, c’était une épreuve de philosophie avec la question « Peut-on dire toujours ? ». Je ne doutais pas qu’il y ait eu beaucoup de choses à dire à ce sujet, mais en ce qui me concerne j’avais obtenu 4/20… Même quelques années plus tard, je peux vous dire que je n’ai toujours pas la réponse. Et vous ?

Le 10 février 2007, je quittais la Terre Adélie après avoir passé quinze mois sur la base Dumont d’Urville. Vers 16h30, les amarres de L’Astrolabe furent larguées et peu à peu, je laissais derrière moi l’endroit qui fut plus d’une année durant « notre village ». Sur le pont du bateau alors que la base s’éloignait, je me disais : « ne parle à personne, ne te laisse pas distraire, et profite de ce moment, regarde tout ça s’éloigner tranquillement et savoure car tu ne reviendras jamais ». Puis ce furent les jambes qui tremblèrent et l’émotion qui me prit…

A la fin de ce mois de novembre, je vais encadrer un groupe lors d’un voyage sur un brise-glace à destination de la côte Est de l’Antarctique. Au départ d’Hobart en Tasmanie, un mois durant nous naviguerons en passant par les îles Macquarie, Auckland, Snares et Campbell. Et puis, ce sera l’Antarctique pour des visites historiques : la cabane Mawson pour le centenaire de l’expédition antarctique australienne, et si la glace et la météo le permettent, chose incroyable… une visite de la base Dumont d’Urville, avant un retour par la Nouvelle-Zélande ! Séquence émotion en perspective pour ce « retour aux sources » vers mon lieu d’hivernage de 2006. Cerise sur le gâteau, une navigation dans cette région du monde dont les eaux (certes tumultueuses), sont parmi les plus riches en biodiversité et espèces endémiques, de l’océan austral !A l’issu de ce périple dont je rêvais depuis longtemps tout en le croyant à jamais impossible, je rejoindrai, pour d’autres aventures et rencontres, une région déjà mieux connue de l’autre coté de l’Antarctique : la péninsule.

Alors à cette question de philo « Peut-on dire toujours ? », je sais répondre désormais qu’il ne faut jamais dire jamais. La vie nous réserve et nous réservera toujours (le voilà le « toujours » !) des surprises ! J’espère que le message passera… A très bientôt !

Il y a 100 ans, Amundsen… mais aussi Douglas Mawson

Dans un article précédent, j’évoquais le centenaire de la conquête du pôle Sud par le norvégien Roald Amundsen et son équipe. Mais l’année 2011 marque aussi le centenaire de l’expédition antarctique australienne officiellement appelée Australasian Antarctic Expedition. Elle fut menée entre 1911 et 1914 par Douglas Mawson dans le cadre de l’exploration et de la cartographie d’une partie quasiment inexplorée de la côte de l’Antarctique située au Sud de l’Australie.

Douglas Mawson était géologue, il étudia notamment des territoires connus maintenant sous le nom de Vanuatu et sera nommé maitre de conférence à l’Université d’Adélaïde en 1905. En novembre 1907, Ernest Shackleton de passage en Australie pour son expédition en Antarctique, accepte d’embarquer Mawson et son professeur le Docteur Edgeworth David, qui souhaitent étudier s’il y a un lien entre la géologie de l’Antarctique et celle de l’Australie. Shackleton remarque rapidement les qualités de Mawson tant physiques et scientifiques, qu’humaines et le nomme chef d’expédition pour effectuer la première ascension du volcan Erebus dans la région de la mer de Ross. Celle-ci fut réussie après 5 jours de montée dans des conditions épouvantables par Mawson, David et Mackay le 5 mars 1908.

Mis en avant par ce succès, Mawson accompagné des mêmes vainqueurs du mont Erebus se voit attribuer une seconde mission ; atteindre le pôle Sud magnétique. Après un raid de 122 jours et avoir parcourus plus 2 000 kilomètres, les trois hommes sont de retour éprouvés par ce voyage, mais la mission est accomplie, le pôle magnétique est atteint le 16 janvier 1909.

« Mawson a été le véritable chef qui était l’âme de notre expédition vers le pôle magnétique. Nous avons vraiment en lui un Nansen Australien, des ressources infinies, une condition physique impressionnante et l’indifférence étonnante au froid. »
Professeur David dans un hommage public

En 1910, Robert Falcon Scott est en Australie en vue du départ pour son expédition à la conquête du pôle Sud. Mawson en profite et lui demande alors de l’embarquer afin de poursuivre ses travaux de recherche. Scott accepte, mais lui propose de prendre plutôt part à son expédition vers le pôle Sud géographique. Mawson refuse l’offre car en tant que scientifique, il reste plus intéressé par les travaux de recherche que par un quelconque exploit.

Il va finalement monter sa propre expédition dans le but d’explorer et de cartographier des territoires inconnus entre 136° et 142° Est soit 3 000 kilomètres. Pour cela, 3 bases seront installées : 1 sur l’île Macquarie afin d’avoir un relai radio avec l’Australie, 1 dans la baie du Commonwealth et 1 sur la plate-forme de Shackleton. Le navire choisi et adapté à la navigation dans les glaces, est L‘Aurora commandé par John King Davis qui n’en est pas à sa première expédition vers le continent blanc. L‘Aurora quitte Hobart le 2 décembre 1911 avec à son bord 55 membres d’équipage et 38 chiens de traineau.

Le 8 janvier après avoir déposé la première équipe à Macquarie, la seconde débarque dans la baie du Commonwealth, puis la 3ème le 13 février à la plate-forme de Shackleton. De part et d’autre, l’été est mis à profit pour établir des cabanes qui serviront de quartier de vie, d’atelier, de stock de vivres et de lieu de préparation des futurs raids d’exploration. Dans la Baie du Commonwealth, à la cabane Mawson comme elle sera baptisée, la vie est particulièrement difficile car cette région est une des plus ventée du globe.

« Nous vivons aux marges d’un continent où le temps n’existe pas. Seul le souffle glacé d’une étendue sauvage et infinie, doublé de la puissance dévastatrice des éternels blizzards, déferle sur la mer en direction du nord. Nous avons découvert une contrée maudite. Nous sommes au pays du blizzard. »
Journal de Mawson

Fin octobre 1912, ce sont finalement 6 équipes qui partent de la cabane dans des directions différentes pour des raids d’exploration. Le 14 décembre 1912 à midi, alors qu’il fait soleil et seulement -7°C, Ninnis disparait avec le second attelage dans une crevasse. Pendant 3 heures Mertz et Mawson n’obtiennent aucune réponse à leurs appels désespérés lancés au bord du gouffre. A l’aide d’une ligne de pêche, il mesure 45 mètres de profondeur jusqu’à une première corniche, ensuite c’est le gouffre abyssal. A 21h, Mawson lit une ultime prière au bord de la crevasse, Mertz lui sert la main et dit « merci« , ils tournent le dos à l’abîme et reprennent leur route. De retour à la cabane, ils marcheront parfois 24 heures sans interruption. Dehors la nuit, les cris des chiens affamés les empêchent de dormir. Les vivres manquent, un chien est abattu au couteau (s’étant séparés précédemment de tout ce qui était lourd) et une soupe est réalisée à partir de ses os broyés avec une pelle. Le 7 janvier 1913, ne percevant plus de mouvement dans sa tente, Mawson sort le bras de son sac de couchage, Mertz est étendu sans vie à 160 km du point de départ. L’australien, décide de se battre et de tenter de rentrer, il modifie son traineau : le coupe en deux, fait un mât, fabrique une voile avec un bout de veste de Mertz… Ses pieds lui font terriblement mal.

« Les plantes de mes pieds sont en piteux état, elles forment une épaisse semelle d’où coule un liquide qui a imprégné mes chaussettes. La peau neuve dessous est à vif. Plusieurs de mes orteils ont commencé à noircir et suppurent à leur extrémité. Mes ongles se décollent. »

Alors qu’il est à 2 kilomètres de la cabane Mawson, il aperçoit au loin un navire ; l’Aurora s’en va… Mais à la cabane 5 hommes sont restés pour organiser les recherches, un message est alors envoyé au navire qui ne peut faire demi-tour en raison des glaces, du vent et d’un impératif ; récupérer la seconde équipe sur la plate-forme de Shackleton.

Le second hiver « forcé » est consacré à d’autres travaux scientifiques mais il n’y aura pas de grand raids d’exploration. Le 26 février 1914 tout le monde est de retour à Hobart. Le 31 mars, Mawson se marie puis prend part à la première guerre mondiale comme major dans les munitions. En 1926, il est invité à organiser et diriger 2 expéditions (1929-1930 et 1930-1931) maritimes vers les îles Kerguelen, Crozet et Heard. Il prendra sa retraite en 1952 avant de décéder d’une hémorragie cérébrale à 76 ans le 14 octobre 1958.

Douglas Mawson aura marqué pour longtemps l’histoire scientifique et polaire en Australie et dans le monde. Il sera décoré de l’ordre de l’Empire britannique, par la société royale de géographie antarctique, de la médaille d’or des société de géologie américaine, de Chicago, de Berlin et de Paris… Notons que pour la postérité, il aura son portrait sur un billet de 100$, des pièces et des timbres, que furent baptisés en son honneur le mont Mawson en Tasmanie (1 320 m), le pic Mawson sur l’île de Heard (plus haut sommet d’Australie avec 2 745 m), le plateau Mawson au Sud de l’Australie, la base scientifique Mawson en Antarctique, un télescope et même la Dorsa Mawson une crête de montagne sur la lune !! Des quartiers à Cambera et Adélaïde porte son nom, l’avenue principale de la ville de Meadows en Australie… Qui à ce jour peut se targuer d’une telle notoriété ?

Pour en savoir plus sur Mawson et l’expédition australienne antarctique, je vous recommande vivement son journal de bord traduit en français par les excellentes éditions Paulsen Au pays du blizzard.

La Terre Adélie endeuillée après le crash de l’hélicoptère

L’actualité « m’oblige » à réagir aujourd’hui quelques jours avant mon départ. En effet, la nuit dernière en Terre Adélie, un des deux hélicoptères embarqué à bord de L’Astrolabe, le navire des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) et de l’Institut polaire français (IPEV), a disparu lors d’un vol entre le pont du navire et la base Dumont d’Urville.

L’Astrolabe effectue cinq rotations par été entre l’Australie et la base afin d’acheminer vivres, matériel, personnels techniques et scientifiques. La première rotation « R0 » ne permet en général pas d’accéder jusqu’à la base en raison de la banquise hivernale encore bien présente. Ce sont alors les deux hélicoptères embarqués pour ce premier voyage qui effectuent les rotations entre le navire et la station. C’est dans la nuit de jeudi à vendredi qu’un des hélicoptère a déclenché sa balise de détresse. Étaient présents à bord le pilote, le mécanicien et deux membres de l’IPEV. Le second hélicoptère a tenté d’accéder à la position indiquée par la balise de détresse, mais a dû renoncer en raison du mauvais temps. Des avions australiens et américains survolent également la zone à la recherche de cet appareil équipé de matériel et vivres de survie. Mais les éléments ne jouent pas en faveur des secours pour le moment ; aucune nouvelle donc…

Je me rappellerai toujours de ce qui fut mon baptême d’hélicoptère en ce 28 octobre 2005 ; un vol splendide par un temps extraordinaire au-dessus de la banquise et des icebergs ! Tout mon soutien et des pensées aux équipes mobilisées sur place et dans les bureaux en métropole !

Mise à jour du 30 octobre :
Dans un communiqué de ce jour, les TAAF annoncent qu’il n’y a aucun survivant dans le crash de l’hélicoptère qui a eu lieu hier au large de la Terre Adélie. Profitant d’une accalmie, le second appareil stationné sur la base Dumont d’Urville a pu se rendre à une centaine de kilomètres, pour y découvrir et ramener en deux voyages, les corps des quatre occupants de l’écureuil AS350. Cette opération délicate a bénéficié de l’appui d’un Hercule C130 (guidage et transmission) mobilisé par les autorités australiennes. Hier déjà, un C17 américain avait décollé de Christchurch (arrière base en Nouvelle-Zélande du programme de recherche américain en Antarctique) afin de survoler la zone. Un AP3 australien avait également largué des vivres et du matériel de survie à proximité de l’épave, alors que les mêmes autorités australiennes avaient également demandé à leur brise-glace l’Aurora Australis de se dérouter sur zone où il ne devrait pas arriver avant lundi. Une chapelle ardente a été dressée à Dumont d’Urville…
Je ne peux depuis hier, cesser de penser à cet accident, aux deux membres de l’IPEV que j’avais côtoyé de 2005 à 2007, aux pilotes et mécaniciens, aux équipes sur place, au personnel en métropole et surtout à leurs familles. Je penserai bien à vous dans quelques jours dans les glaces de la péninsule antarctique…
Le 8 février 1999, un autre accident d’hélicoptère avait fait 3 morts sur l’île des Pétrels, c’est donc un nouvel épisode tragique qui a eu lieu en ce 29 octobre 2010, 5 ans jour pour jour après avoir effectué moi aussi ce même vol…