Tchoukotka

Découvrez ci-dessous une série d’articles sur la région de la Tchoukotka en Extrême-Orient russe. Explorez les îles Wrangel et Herald, la baie de Kolyuchin, le détroit de Béring, le cap Dejnev, les villages de Lavrentia, Lorino, Egvekinot et bien d’autres choses encore…


 

Silence et toundra sans limite

Cet été, l’opportunité incroyable de traverser l’île Wrangel du Nord au Sud s’est présentée. Ce fut l’occasion unique de découvrir et contempler les paysages de l’intérieur de cette île extraordinaire.
Souvent à la fin d’un séjour, nous partageons oralement entre guides ce qui fut pour chacun d’entre nous, LE meilleur moment du voyage (s’il ne devait y en avoir qu’un). Nul doute que ce fut cette traversée de Wrangel. Le mot qui revient souvent à l’esprit pour qualifier celle-ci, est « infini ».

Au Nord, s’étend à l’infinie l’immense toundra de l’Akademy qui se déroule sur plus de quatre vingt kilomètres de long et occupe un tiers de l’île. Comment décrire cette vaste étendue parfaitement plate de végétation, au milieu de laquelle coulent des rivières ? Comment faire partager et ressentir ce sentiment d’espace sans fin, dont les limites se perdent à l’horizon ? De temps à autre, cette toundra s’anime avec quelques « points » noirs qui paissent tranquillement au loin. Ce sont les bœufs musqués, dont un mâle s’approchera à une cinquantaine de mètres de nous, avant de reprendre sa route, vers l’infini… Quand se ne sont pas les bœufs musqués, ce sont les renardeaux de l’année qui se chamaillent autour de leur tanière. Au moindre doute, ils disparaissent dans cette dernière, le calme reprend alors soudainement…

Et puis, le silence, assourdissant, presque pesant. Un silence sans frontière, sans limite. Vous percevez votre propre souffle, les battements de votre cœur… Les seules qui se permettent de rompre ce silence à l’occasion, sont les oies des neiges qui volent en formation vers leur lieu de départ de leur migration vers le continent américain. Puis le silence retombe, sur la toundra sans fin…

 

Le dictionnaire du bout du monde

Les voyages sont toujours l’occasion de belles rencontres et ce, aussi bien avec la nature, qu’avec les Hommes. A chaque visite à l’île Wrangel, nous sommes accompagnés par les rangers de l’île qui prennent soin au mieux de cette réserve naturelle, classée au patrimoine mondiale de l’UNESCO.

Cette saison, une occasion rare s’est présentée : celle de passer quelques heures seuls, avec Valery le responsable de l’équipe de rangers. Nous avons cependant dû faire face à un problème de taille, puisque Valéry ne parle pas anglais et nous ne connaissons que quelques mots en russe. Être assis autour d’une tasse de thé dans la cabane des rangers sans pouvoir se comprendre, relève vous l’avez compris du défis. Nous nous sommes contentés dans un premier temps d’évoquer les quelques noms d’animaux que nous connaissions : harfang des neiges, bœuf musqué, glouton, ours polaire… puis de répondre « da » de temps à autre, plutôt que de demander d’un aire gêné, à répéter pour la troisième fois. Entre ces quelques mots mal prononcés, de longs moments de silence à regarder dehors par la fenêtre surmontée de pics en métal destinés à repousser l’ours polaire trop curieux.

Alors que nos regards observent en détails l’intérieur de la cabane, véritable caverne d’Ali-Baba, nous voyons sur une des quatre étagères de la petite bibliothèque, ce qui ressemble de loin à un dictionnaire de poche. Quelle ne fut pas notre surprise de constater qu’il s’agissait d’un dictionnaire français-russe et russe-français. C’est à l’aide de ce dernier datant de 1985, que nous poursuivons progressivement nos échanges, entrecoupés de fous rire. Plus d’une heure est passée et la VHF grésille, il est temps de rentrer. Nous laissons Valéry vaquer à ses occupations, après avoir pris soin de rajouter en russe et en français l’unique mot qui ne figurait pas dans ce dictionnaire, le mot lemming. Un comble pour cette île qui compte deux espèces de ce petit rongeur, base de la chaine alimentaire terrestre de Wrangel et dont un certain nombre a élu domicile sous la maison même des rangers…

 

Naukan, le village oublié

Tout à l’Est de la Russie, au cap Dejnev, se trouvent les vestiges d’un village oublié: le village de Naukan.
Si ce site est connu pour être l’endroit le plus oriental du continent eurasiatique, il fut également pendant de nombreuses années, le lieu de résidence de l’une des communautés esquimau de Tchoukotka.
Environ 400 personnes vivaient dans ce village, réparties dans une soixantaine de yarangas et une vingtaine de maison en bois. L’endroit ne fut pas choisi par hasard par les esquimaux, puisque le détroit de Béring est un important lieu de migration des mammifères marins, dont ces chasseurs dépendaient.
En 1958, le régime soviétique décida de déplacer, ou devrait-on dire déporter ces familles, dans le but de mieux les « gérer » et les ravitailler.
Leur a-t-on seulement demandé s’ils en avaient besoin ? A-t-on pris le temps de réfléchir à la séparation des clans et des familles, par la suite tous dispersés en Tchoukotka ?
A Lavrentiya, village situé au sud du Cap Dejnev, Elisabetta, la directrice du musée, se souvient de Naukan, où elle a vécu jusqu’à l’âge de 6 ans. On y vivait heureux.

Aujourd’hui, du village il ne reste que les fondations en pierres des habitations de la petite communauté. Quelques objets, ainsi que des ossements de morses et de baleines, attestent un peu plus que la vie était bien présente ici.
Une atmosphère à la fois nostalgique et paisible règne en ce lieu, qui se souvient et retient la mémoire de ses habitants.

Histoire naturelle de l’île Wrangel

L’île Wrangel est située à près de 500 km au nord du cercle polaire Arctique, un peu plus de 600 km au nord-ouest du détroit de Béring, et environ 150 km au nord de la côte de la Tchoukotka en Russie. Il y a plus de 10000 ans, Wrangel n’était pas encore une île puisque celle-ci faisait partie intégrante du vaste « pont terrestre », appelé Béringie, qui reliait l’Alaska et la Sibérie orientale. Lors de la fonte des grandes calottes glaciaires du Nord de l’Amérique, le niveau des océans s’éleva de plus de 100 m, recouvrant une grande partie de la Béringie, et créant le détroit de Béring. Une petite portion de terre resta immergée au nord-ouest de celui-ci : l’île Wrangel.
Wrangel est l’une des rares terres du Grand Nord qui ne fut pas recouverte par une calotte glaciaire lors de la glaciation qui toucha la majeure partie de l’Arctique durant le Quaternaire. De plus, l’île ne fut jamais entièrement recouverte par les eaux lors des périodes de retrait des grandes calottes polaires. Par conséquent, le milieu naturel de l’ile et son évolution ne furent pas interrompu. Ces paysages, son écosystème et sa biodiversité sont donc uniques.

Plus de la moitié de l’île est caractérisée par de vastes plaines de toundra sèche et humide, notamment dans sa partie nord avec la région de la « toundra Academy ». Au-delà s’étend un paysage collinéen au relief très arrondi s’élevant jusqu’à 350 m d’altitude, mais également une zone alpine érodée dépassant 1000 m d’altitude dans la partie centrale de l’île. Les deux plus haut sommets, le mont Sovetskaya et le mont Visokaya culminent à 1093 et 1007 m. Ce relief est entrecoupé de nombreuses vallées, elles mêmes créées par un vaste réseaux de rivières. 1 400 d’entre elles s’écoulent sur plus d’1 km, dont 5 sur plus de 50 km. A ce vaste réseau hydraulique s’ajoute le nombre impressionnant de 900 lacs.

Les eaux bordant l’île sont peu profondes, à tel point que par endroits il y a moins de 10 m de profondeur à plus de 5 km de la côte ! Une grande partie de l’année, l’île Wrangel est intégralement cernée par la banquise et il est parfois difficile de l’approcher même à la fin du mois de juillet.

Le climat est de type polaire avec des hivers très froids et des été frais. La température minimale moyenne en hiver est de -28°C et la température maximale moyenne en été de 5°C. Ces températures peuvent considérablement varier entre la côte et l’intérieur de l’île, les collines et les vallées à l’abri du vent et de l’humidité créant des micro-climats aux conditions parfois plus clémentes.

Son histoire géologique et son climat, font donc de Wrangel l’île à la plus haute biodiversité dans le haut Arctique.

Concernant sa flore, 417 espèces et sous-espèces de plantes vasculaires (dont 23 endémiques), 330 espèces de mousses et 310 espèces de lichens ont été à ce jour recensées. Une telle diversité de plantes et d’endémisme ne se retrouve pas ailleurs dans l’Arctique. De plus, du fait d’une évolution ininterrompue par la glaciation ou la montée des eaux, le couvert végétal des vallées intérieures offre un aperçu de la toundra telle qu’elle existait déjà il y a plus de 10 000 ans.

Pour ce qui est de la faune, et en commençant par les plus petits – les invertébrés – citons les 31 espèces d’araignées, 58 espèces de coléoptères et 42 espèces de papillons répertoriées, ce qui est considérablement plus que dans tout autre milieu naturel de toundra dans l’Arctique.
Chez les vertébrés ailés, 62 espèces d’oiseaux viennent nicher chaque année à Wrangel, dont certaines pour lesquelles l’île représente le site de reproduction le plus septentrional. Parmi les espèces emblématiques qui y nichent, citons l’oie des neiges qui compose ici la plus grande colonie en Asie, avec 108 000 nids au cours de l’été 2015, un record ! Également le harfang des neiges, dont le nombre de nid est proche des 200 lors des bonnes années à lemmings. Les mammifères sont eux aussi bien représentés avec là encore des espèces mythiques du Grand Nord, tel l’ours polaire pour lequel historiquement les îles Wrangel et Herald (sa petite voisine), représentent une des plus hautes densités de tanières en Arctique. Dans les années 1990, plus de 300 tanières étaient ainsi dénombrées, mais ce nombre a depuis nettement diminué. De nombreux ours polaires viennent à terre en été lorsque la banquise commence à disparaître; il est ainsi parfois possible d’observer à distance pas moins d’une trentaine d’ours dans une seule journée ! Le renard arctique est également présent (environ 200 terriers), largement dépendant de la population des deux espèces de lemmings qui peuplent l’île. Le bœuf musqué est lui aussi l’un des sédentaires de Wrangel. Non natif, il a été réintroduit en 1975 et la population est de nos jours estimée à 800 individus. Le renne fut également introduit dans les années trente pour l’élevage, mais après l’arrêt de cette activité les animaux sont devenus sauvages.
Enfin, les mammifères marins sont également présents : une importante concentration de morses fréquentent Wrangel que se soit sur la banquise ou sur la terre ferme. Les eaux peu profondes bordant l’île sont également propices pour le phoque annelé, le phoque barbu et la baleine grise.

L’île Wrangel est aussi intéressante au niveau paléontologique. En effet, des restes de mammouths sont régulièrement retrouvés tels des dents ou des défenses. L’île serait d’ailleurs le dernier endroit où les mammouths auraient vécus, puisque des datations évoquent 3700 ans, d’autres seulement 2000 ans avant J.-C. ! Ces mammouths côtoyaient également le rhinocéros laineux, le cheval de Przewalski, le bison des steppes et bien d’autres espèces d’un autre temps…

La liste témoignant de la richesse de l’histoire naturelle de Wrangel et de sa place unique dans l’évolution de l’Arctique pourrait être encore longue ! Wrangel reçut un premier classement en réserve naturelle en 1976. La superficie de la réserve fut à deux reprises étendue et en juillet 2004 les îles Wrangel et Herald furent classées au patrimoine mondial de l’UNESCO.

=> Site internet de la réserve naturelle de l’île Wrangel.

Centenaire de l’épopée du Karluk

Il y a tout juste 100 ans, les 12 survivants de l’expédition du Karluk étaient récupérés sur l’île Wrangel, après y avoir passés 180 jours. Retour sur cette fantastique épopée pour célébrer ce centenaire…
En 1880, le Canada reçoit de la Grande-Bretagne la confirmation de son autorité sur toutes les îles de l’Arctique qui s’étendent vers le Nord, depuis la partie continentale du pays.
Devant les incursions répétées d’explorateurs étrangers, de chasseurs de phoques et de baleines sur son territoire, le Canada décide d’explorer cette région de l’Arctique afin de mieux connaître son étendue. C’est à ce moment-là que l’explorateur et ethnologue Vilhjalmur Stefansson fait parler de lui. Après de précédentes expéditions en Arctique, il demande des fonds additionnels au Canada pour une exploration du nord du continent américain, organisée par le Muséum américain d’histoire naturelle. Le Premier ministre canadien de l’époque, conscient des préoccupations relatives à la souveraineté dans le Nord, décide de financer entièrement l’expédition. Ainsi naît l’Expédition canadienne dans l’Arctique.
Stefansson achète pour l’occasion le Karluk, un navire de 39 mètres de long. Le bateau a déjà participé à plusieurs missions dans le grand Nord pour la chasse à la baleine, mais il n’est pas vraiment adapté pour naviguer dans les glaces. L’expédition quitte la Colombie-Britannique le 17 juin 1913 avec à son bord 31 personnes, dont le photographe et explorateur polaire Hubert Wilkins. Dans les rangs également, Alister Mackay et James Murray, tous deux vétérans de l’expédition Nimrod dirigée par Ernest Shackleton en Antarctique (1907-1909).
Le 13 aout 1913, le Karluk se trouve prisonnier des glaces dans l’océan Arctique. Il sombre 5 mois plus tard sous les terribles assauts de la banquise. Après avoir vécu sur cette dernière dans un camp composé de matériaux débarqués du navire avant la tragédie, les rescapés décident de partir vers l’île Wrangel. Ils l’atteignent le 12 mars 1914 après 130 kilomètres parcourus en plein hiver arctique. Conscient de l’état de santé de certains des membres de l’expédition, et tout en sachant que leurs chances de sauvetage dans cette zone reculée des routes maritimes traditionnelles sont réduites, le commandant Robert Bartlett décide alors de quitter l’île. Il part accompagné d’un inuit sur la banquise, afin d’atteindre la côte nord de la Russie et d’y chercher du secours. Après un périple de plus de 300 kilomètres sur la glace de mer et plus de 1 000 autres sur la côte de la Tchoukotka, Bartlett arrive finalement à se faire embarquer pour Nome en Alaska et de là, à alerter les secours. Après de nombreux rebondissements, il s’embarque finalement sur le Bear vers l’île Wrangel pour secourir ses camarades. Le 8 septembre 1914, il rencontre un navire qui vient en sens inverse depuis Wrangel. Il s’agit du King and Winge avec à son bord… les rescapés de l’île ! Bartlett avait pu à alerter quelques navires de la difficile situation à Wrangel des membres de l’expédition, et le King and Winge avait réussi à les récupérer avant lui, le 7 septembre 1914. Trois personnes manquaient alors à l’appel, décédées sur l’île avant l’arrivée des secours.

Voici en résumé le récit de cette formidable épopée, que nous souhaitions vous faire partager, 100 ans jour pour jour après son issue…

 

Le glouton de la baie Kolyuchin

Au Nord de la Tchoukotka se trouve la baie Kolyuchin. Celle-ci est bordée d’une vaste zone humide de plus de 200 km², constituée de nombreux lacs éparpillés dans un milieu de toundra. Un écosystème riche qui s’étend entre le nord de l’Asie et l’océan Arctique, propice à l’avifaune de passage.

Sous d’exceptionnelles conditions météorologiques, nous avons pu évoluer dans ce dédale de lacs, de toundra et de tourbières. Si à la fin de l’été, il semble ne pas y avoir âme qui vive au premier abord, on s’aperçoit peu à peu que la vie y est bien présente. Un vol d’oies empereurs passe en rase-motte, tandis que plus loin un groupe de grues du Canada se pose dans une zone humide. Sur l’un des lacs nous observons un plongeon du Pacifique ainsi qu’une famille de plongeons à bec blanc. Au sol, des bécasseaux d’Alaska se font remarquer marchant puis disparaissant entre les rases touffes de végétation. Tandis que nous nous consacrons à l’observation de cette avifaune locale, une personne de notre petit groupe dit alors « tient il y a un chien ». En effet l’animal est assis dans les herbes hautes, qui laissent apparaitre seulement le haut de son corps et sa tête, tournés au trois-quarts dans la direction opposée à la nôtre. Ce chien a de petites oreilles et aux jumelles il semble porter un masque sombre… Mais voilà qu’il se retourne et nous regarde : plus de doute, il s’agit d’un glouton ! Nous nous accroupissons pour ne pas l’effrayer. Il se met alors en route et passe à quelques dizaines de mètres de nous, avant de disparaitre en courant dans les brumes de chaleur qui s’élèvent du sol. Quelle observation ! Et quelle chance, quand on sait que le glouton est un animal solitaire qui peut avoir un territoire de 1000 km²… Un après-midi ensoleillé et un endroit dont on se souviendra !