Flore

Silence et toundra sans limite

Cet été, l’opportunité incroyable de traverser l’île Wrangel du Nord au Sud s’est présentée. Ce fut l’occasion unique de découvrir et contempler les paysages de l’intérieur de cette île extraordinaire.
Souvent à la fin d’un séjour, nous partageons oralement entre guides ce qui fut pour chacun d’entre nous, LE meilleur moment du voyage (s’il ne devait y en avoir qu’un). Nul doute que ce fut cette traversée de Wrangel. Le mot qui revient souvent à l’esprit pour qualifier celle-ci, est « infini ».

Au Nord, s’étend à l’infinie l’immense toundra de l’Akademy qui se déroule sur plus de quatre vingt kilomètres de long et occupe un tiers de l’île. Comment décrire cette vaste étendue parfaitement plate de végétation, au milieu de laquelle coulent des rivières ? Comment faire partager et ressentir ce sentiment d’espace sans fin, dont les limites se perdent à l’horizon ? De temps à autre, cette toundra s’anime avec quelques « points » noirs qui paissent tranquillement au loin. Ce sont les bœufs musqués, dont un mâle s’approchera à une cinquantaine de mètres de nous, avant de reprendre sa route, vers l’infini… Quand se ne sont pas les bœufs musqués, ce sont les renardeaux de l’année qui se chamaillent autour de leur tanière. Au moindre doute, ils disparaissent dans cette dernière, le calme reprend alors soudainement…

Et puis, le silence, assourdissant, presque pesant. Un silence sans frontière, sans limite. Vous percevez votre propre souffle, les battements de votre cœur… Les seules qui se permettent de rompre ce silence à l’occasion, sont les oies des neiges qui volent en formation vers leur lieu de départ de leur migration vers le continent américain. Puis le silence retombe, sur la toundra sans fin…

 

Histoire naturelle de l’île Wrangel

L’île Wrangel est située à près de 500 km au nord du cercle polaire Arctique, un peu plus de 600 km au nord-ouest du détroit de Béring, et environ 150 km au nord de la côte de la Tchoukotka en Russie. Il y a plus de 10000 ans, Wrangel n’était pas encore une île puisque celle-ci faisait partie intégrante du vaste « pont terrestre », appelé Béringie, qui reliait l’Alaska et la Sibérie orientale. Lors de la fonte des grandes calottes glaciaires du Nord de l’Amérique, le niveau des océans s’éleva de plus de 100 m, recouvrant une grande partie de la Béringie, et créant le détroit de Béring. Une petite portion de terre resta immergée au nord-ouest de celui-ci : l’île Wrangel.
Wrangel est l’une des rares terres du Grand Nord qui ne fut pas recouverte par une calotte glaciaire lors de la glaciation qui toucha la majeure partie de l’Arctique durant le Quaternaire. De plus, l’île ne fut jamais entièrement recouverte par les eaux lors des périodes de retrait des grandes calottes polaires. Par conséquent, le milieu naturel de l’ile et son évolution ne furent pas interrompu. Ces paysages, son écosystème et sa biodiversité sont donc uniques.

Plus de la moitié de l’île est caractérisée par de vastes plaines de toundra sèche et humide, notamment dans sa partie nord avec la région de la « toundra Academy ». Au-delà s’étend un paysage collinéen au relief très arrondi s’élevant jusqu’à 350 m d’altitude, mais également une zone alpine érodée dépassant 1000 m d’altitude dans la partie centrale de l’île. Les deux plus haut sommets, le mont Sovetskaya et le mont Visokaya culminent à 1093 et 1007 m. Ce relief est entrecoupé de nombreuses vallées, elles mêmes créées par un vaste réseaux de rivières. 1 400 d’entre elles s’écoulent sur plus d’1 km, dont 5 sur plus de 50 km. A ce vaste réseau hydraulique s’ajoute le nombre impressionnant de 900 lacs.

Les eaux bordant l’île sont peu profondes, à tel point que par endroits il y a moins de 10 m de profondeur à plus de 5 km de la côte ! Une grande partie de l’année, l’île Wrangel est intégralement cernée par la banquise et il est parfois difficile de l’approcher même à la fin du mois de juillet.

Le climat est de type polaire avec des hivers très froids et des été frais. La température minimale moyenne en hiver est de -28°C et la température maximale moyenne en été de 5°C. Ces températures peuvent considérablement varier entre la côte et l’intérieur de l’île, les collines et les vallées à l’abri du vent et de l’humidité créant des micro-climats aux conditions parfois plus clémentes.

Son histoire géologique et son climat, font donc de Wrangel l’île à la plus haute biodiversité dans le haut Arctique.

Concernant sa flore, 417 espèces et sous-espèces de plantes vasculaires (dont 23 endémiques), 330 espèces de mousses et 310 espèces de lichens ont été à ce jour recensées. Une telle diversité de plantes et d’endémisme ne se retrouve pas ailleurs dans l’Arctique. De plus, du fait d’une évolution ininterrompue par la glaciation ou la montée des eaux, le couvert végétal des vallées intérieures offre un aperçu de la toundra telle qu’elle existait déjà il y a plus de 10 000 ans.

Pour ce qui est de la faune, et en commençant par les plus petits – les invertébrés – citons les 31 espèces d’araignées, 58 espèces de coléoptères et 42 espèces de papillons répertoriées, ce qui est considérablement plus que dans tout autre milieu naturel de toundra dans l’Arctique.
Chez les vertébrés ailés, 62 espèces d’oiseaux viennent nicher chaque année à Wrangel, dont certaines pour lesquelles l’île représente le site de reproduction le plus septentrional. Parmi les espèces emblématiques qui y nichent, citons l’oie des neiges qui compose ici la plus grande colonie en Asie, avec 108 000 nids au cours de l’été 2015, un record ! Également le harfang des neiges, dont le nombre de nid est proche des 200 lors des bonnes années à lemmings. Les mammifères sont eux aussi bien représentés avec là encore des espèces mythiques du Grand Nord, tel l’ours polaire pour lequel historiquement les îles Wrangel et Herald (sa petite voisine), représentent une des plus hautes densités de tanières en Arctique. Dans les années 1990, plus de 300 tanières étaient ainsi dénombrées, mais ce nombre a depuis nettement diminué. De nombreux ours polaires viennent à terre en été lorsque la banquise commence à disparaître; il est ainsi parfois possible d’observer à distance pas moins d’une trentaine d’ours dans une seule journée ! Le renard arctique est également présent (environ 200 terriers), largement dépendant de la population des deux espèces de lemmings qui peuplent l’île. Le bœuf musqué est lui aussi l’un des sédentaires de Wrangel. Non natif, il a été réintroduit en 1975 et la population est de nos jours estimée à 800 individus. Le renne fut également introduit dans les années trente pour l’élevage, mais après l’arrêt de cette activité les animaux sont devenus sauvages.
Enfin, les mammifères marins sont également présents : une importante concentration de morses fréquentent Wrangel que se soit sur la banquise ou sur la terre ferme. Les eaux peu profondes bordant l’île sont également propices pour le phoque annelé, le phoque barbu et la baleine grise.

L’île Wrangel est aussi intéressante au niveau paléontologique. En effet, des restes de mammouths sont régulièrement retrouvés tels des dents ou des défenses. L’île serait d’ailleurs le dernier endroit où les mammouths auraient vécus, puisque des datations évoquent 3700 ans, d’autres seulement 2000 ans avant J.-C. ! Ces mammouths côtoyaient également le rhinocéros laineux, le cheval de Przewalski, le bison des steppes et bien d’autres espèces d’un autre temps…

La liste témoignant de la richesse de l’histoire naturelle de Wrangel et de sa place unique dans l’évolution de l’Arctique pourrait être encore longue ! Wrangel reçut un premier classement en réserve naturelle en 1976. La superficie de la réserve fut à deux reprises étendue et en juillet 2004 les îles Wrangel et Herald furent classées au patrimoine mondial de l’UNESCO.

=> Site internet de la réserve naturelle de l’île Wrangel.

Astronomicheskaya, en lisière de taïga

Au fond de la baie Astronomicheskaya en péninsule de Koni au Nord de la mer d’Okhotsk, se trouve un petit havre de paix bien à l’abri des regards… La visite de la baie est déjà un régal puisque phoques et oiseaux (pygargue de Steller, harles, arlequins plongeurs, garrots…) y sont bien présents. Mais une visite à terre s’impose également… Lorsqu’on y déambule entre pins nains de Sibérie et mélèzes, on tombe ça et là sur une mésange boréale qui chante, un couple de buses pattues, des traces fraiches d’ours brun et de temps à autre le chant du coucou qui vient rompre le silence. Au sol, de nombreuses fleurs se font remarquer à celui qui prend le temps d’observer : fritillaire du Kamtchatka, baies, bruyère… Certains d’entre nous préfèreront évoluer dans la toundra à la découverte de la flore, alors que d’autre s’enfonceront dans la forêt boréale ou taïga en russe. Cette formation végétale est la plus grande forêt au monde, couvrant 10% de notre planète. Elle est essentiellement constituée de conifères (pins, mélèzes, épicéas), associée à des feuillus dont le bouleau, l’aulne, et le saule. Si vous pénétrez un jour dans la taïga, vous y rencontrerez le silence, associé à ce sentiment troublant que nous sommes bien petit dans tout cela…