Ice shelf

Bay of Whales par 78°43.971’S

Mardi 16 février 2016, nous atteignions la Bay of Whales (baie des baleines) en mer de Ross. L’expédition antarctique américaine dirigée par Richard Byrd, démontra en 1934 que cette échancrure dans l’ice-shelf de Ross, se trouve à la jonction de deux flux glaciaires différents, dont les mouvements sont influencés par la présence au Sud de l’île Roosevelt. Cette sorte d’entaille naturelle dans la partie terminale de l’ice-shelf de Ross, fut nommée Bay of Whales le 24 janvier 1908 par Sir Ernest Shackleton, en référence aux nombreuses baleines aperçues ce jour-là.
Le rapport de l’expédition antarctique britannique de James Clark Ross publié en 1847, laisse à penser qu’il fut le premier à approcher la baie des Baleines les 22 et 23 février 1842 et même à y naviguer. Plusieurs éléments du rapport concordent en effet avec cette hypothèse: la position géographique des navires Terror et Erebus, la description de la forme de la baie, la possible présence d’une montagne couverte de glace dans le Sud, ainsi que la carte de l’expédition.
Le 17 février 1900, le navire Southern Cross confirma l’existence de cette baie. A son bord se trouvaient les membres de l’expédition qui hivernèrent au cap Adare sous la direction de Carsten Borchgrevink. Les hommes purent même débarquer sur la plateforme flottante, grâce à une pente douce terminant la falaise de glace.

Ce port naturel fut utilisé à de nombreuses autres reprises dans l’histoire, par des expéditions polaires dont voici une liste (non exhaustive) de quelques dates ou évènements marquants :
– 3 février 1902 : le Discovery de l’expédition dirigée par Robert Falcon Scott s’ancre à la glace
– janvier 1908 : Shackleton et l’expédition Nimrod sont dans la baie
– 14 janvier 1911 : le Fram s’amarre à la glace dans la baie des Baleines. Roal Amundsen et ses hommes déchargent le navire et installent leur camp de base « Framheim » sur la glace. Ils s’y élanceront le 19 octobre 1911 pour leur raid final vers le pôle Sud
– 4 février 1911 : le Terra Nova de l’expédition de Scott se trouve aussi dans la Bay of Whales, courte entrevue entre les expéditions norvégiennes et britanniques
– janvier 1912 : le Kainan Maru de l’expédition japonaise dirigée par Nobu Shirase s’amarre à la glace et rencontre le Fram d’Amundsen
– entre 1928 et 1941, la baie fut utilisée comme port naturel par Rychard Byrd pour l’installation successives des bases Little America I, II et III

Depuis le début du vingtième siècle, la configuration de la baie des Baleines a évidemment bien évolué en raison des ruptures régulières de l’ice-shelf de Ross. En octobre 1987 par exemple, l’iceberg tabulaire B-9 emporta avec lui une partie de la région.

Ce 16 février, nous avons eu la chance de naviguer à notre tour dans la Bay of Whales sur les traces de ces expéditions polaires. Pourtant, aucune trace de la cabane d’Amundsen, installée sur l’ice-shelf à la latitude de 78° 38’ Sud, ni même des bases de Little America voisines… Et pour cause ! A leur emplacement plus de glace, mais de l’eau, sur laquelle nous naviguions. Nous avons ainsi pu atteindre avec notre navire la latitude 78°43.971′ Sud (soit plus de 10 km au sud de Framheim !). Cette latitude représente le point actuel le plus austral de notre planète, où il est possible de naviguer. Au-delà vers le Sud s’étend l’ice-shelf de Ross, plus loin les montagnes de la Reine Maud, enfin à un peu plus de 1200 kilomètres à vol d’oiseau, le pôle Sud géographique…
Si ce record de navigation vers le Sud n’est pas d’une grande importance, il montre en revanche le retrait de l’ice-shelf depuis sa découverte en 1842.

Le gigantesque ice shelf de Ross

Découvert par Sir James Clark Ross

Début février 1841 alors qu’ils naviguent en mer de Ross, une infinie ligne blanche apparait à l’horizon aux hommes de l’expédition britannique dirigée par James Clark Ross. Celui-ci la décrivit comme « s’étendant de son point le plus extrême à l’Est aussi loin que l’œil peut la voir. Elle présente l’extraordinaire apparence de s’élever en hauteur au fur et à mesure que nous nous en approchons, révélant une falaise de glace parfaitement perpendiculaire, s’élevant de 45 à 60 mètres de hauteur au-dessus du niveau de la mer. Elle est de plus parfaitement plate en son sommet, ne présentant aucune fissure ou promontoire, même sur sa partie verticale faisant face à la mer ».
Cet immense mur de glace qui barrait la route de James Clark Ross dans sa quête du pôle sud magnétique, n’était autre que la plus grande plateforme de glace flottante au monde. Elle fut alors nommée barrière Victoria en hommage à la reine d’Angleterre. Ce n’est que plus tard qu’elle fut rebaptisée barrière de Ross ou ice shelf de Ross.

C’est du front de cet immense glacier flottant sur la mer, que d’énormes icebergs tabulaires se détachent chaque année. En mars 2000, le plus grand iceberg jamais observé (nommé B-15) se détacha de l’ice shelf. Il mesurait 295 kilomètres de long et 37 kilomètres de large, pour une superficie de 11 000 km² (25% de plus que la Corse).

L’ice shelf en chiffres

– forme triangulaire de 472 960 km² (un peu moins que la taille de la France)
– épaisseur de glace : de 200 à 700 mètres
– hauteur au-dessus du niveau de la mer : entre 10 et 60 mètres
– front du glacier : 800 kilomètres de long, 35 mètres au-dessus du niveau de la mer, 165 mètres au-dessous

De quoi nous rappeler, devant une telle immensité glacée, que nous sommes vraiment petits…

Les icebergs

Un iceberg est un bloc de glace de taille variable, qui s’est détaché du front d’un glacier ou d’un ice-shelf. Il s’agit donc de glace d’eau douce, à la différence de la banquise qui correspond à la surface de la mer qui gèle en hiver.
Un vocabulaire bien spécifique caractérise les icebergs, le plus connu étant sans doute le terme de tabulaire faisant référence à ces icebergs de forme plate. Véritables géants des mers avec une longueur supérieure à cinq fois leur hauteur, on les rencontre uniquement en Antarctique.

C’est surtout la taille de l’iceberg qui va définir son nom ; ainsi un iceberg de moins de 100 tonnes et qui a une partie visible au dessus de l’eau inférieur à un mètre est appelé un bourguignon ou growler an anglais. La taille au-dessus (un à cinq mètres au dessus de l’eau pour une masse comprise entre 120 et 5 500 tonnes) est le bergy bit ou fragment d’iceberg. Enfin, ceux dont la hauteur immergée est supérieur à 75 mètres, la longueur supérieure à 200 mètres et la masse d’au moins 30 mégatonnes (ou 30 millions de tonnes c’est plus impressionnant), sont qualifiés de très gros icebergs.

Un géant nommé B-15

B-15, avec ses 300 kilomètres de long sur 37 de large et 30 mètres au dessus de l’eau pour 400 mètres en dessous, est le plus gros iceberg connu à ce jour. Il s’est détaché de la plateforme de Ross en mars 2000 et dérive toujours en plusieurs fragments maintenant, autour de l’Antarctique. Fin 2004, la plus grande partie restante, l’iceberg B-15A, mesurait encore 3 000 km² ! En 2014, des fragments de B-15, existaient encore en mer de Weddell…

Mais d’où viennent ces noms composés de lettres et de chiffres ? C’est simple ; les icebergs de plus 18 kilomètres de long sont désignés par une dénomination composée d’une lettre indiquant la zone d’origine de l’iceberg et d’un chiffre incrémenté pour chaque nouvel iceberg. Ainsi pour B15, « B » signifie la zone « B » soit entre 90° et 180° de longitude ouest et le chiffre 15 correspond au quinzième iceberg suivi dans cette zone. Lorsqu’un iceberg se fragmente, une lettre est rajoutée au nom d’origine ; ainsi en 2010, B-15 était fragmenté en 9 icebergs baptisés B-15B, B-15F, B-15G, B-15J, B-15K, B-15N, B-15R, B-15T, et B-15V.

 

Iceberg B15

L’iceberg B-15 vu par satellite

Dérive de l'iceberg B15

Dérive de l’iceberg B15

C’est le National Ice Center qui suit ces icebergs. Sur le site très bien fait de cet organisme de référence, vous pouvez suivre en temps réel l’évolution de ces géants de glace, grâce à une carte animée qui au passage de la souris vous donne le nom, la taille et même une photo satellite de l’iceberg (voir ici).

Tous les icebergs se fragmentent, se cassent, mais cela est surtout dù à l’érosion mécanique (vent, vagues, courants et parfois collision avec un autre iceberg), bien plus qu’à la fonte. A partir du moment où un iceberg se fragmente, il devient très instable et va souvent basculer jusqu’à atteindre un équilibre sur son nouveau centre de gravité. C’est ce qui arrive à l’iceberg sur la vidéo ci-dessous.

Ice shelf ou plateforme de glace

Ice shelf ; voilà un mot qui de prime abord peut paraître un peu barbare. Il n’en reste pas moins très utilisé dans les écrits sur les glaces ou encore lorsque l’on évoque la fonte de ces dernières.
Tentons d’en donner une définition simple avec pour exemple l’Antarctique. Ce continent est recouvert d’une immense calotte polaire, elle même composée d’un nombre important de glaciers. Toute cette glace est en perpétuel mouvement, et les lois de la gravité veulent que ces mouvements s’effectuent en général d’un point élevé vers un point plus bas. Il arrive donc un moment, où un pan de glacier va rencontrer la mer et se mettre à flotter. Et bien à partir de ce point de contact, on parle alors d’ice shelf (ou plateforme de glace en français) et non plus de glacier. Un ice shelf n’est donc que le prolongement d’un glacier pour la partie flottant sur l’eau. Il est la plupart du temps alimenté par plusieurs glaciers.
La plus grande plateforme en Antarctique est celle de Ross avec une surface d’environ 473 000 km² et une épaisseur moyenne de 430 m. Suit la plateforme de Ronne d’une surface plus petite avec 420 000 km² mais qui est en revanche plus épaisse avec 660 m en moyenne. La carte ci-dessus montre les principaux ice shelves (au pluriel) en Antarctique. Deux d’entre eux ont particulièrement fait parler d’eux ces dernières années avec des départs à la dérive de pans entiers, notamment l’ice shelf de Larsen et de celui de Wilkins, mais j’y reviendrai dans un prochain article.

En résumé : l’ice shelf ou plateforme de glace flottante, peut être comparé à une énorme dalle de glace qui, soudée au glacier producteur, est déversée par lui sur l’océan. Il ne s’agit donc pas de glaces marines mais de glaces terrestres qui viennent s’écouler sur la surface de l’océan.