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Bay of Whales par 78°43.971’S

Mardi 16 février 2016, nous atteignions la Bay of Whales (baie des baleines) en mer de Ross. L’expédition antarctique américaine dirigée par Richard Byrd, démontra en 1934 que cette échancrure dans l’ice-shelf de Ross, se trouve à la jonction de deux flux glaciaires différents, dont les mouvements sont influencés par la présence au Sud de l’île Roosevelt. Cette sorte d’entaille naturelle dans la partie terminale de l’ice-shelf de Ross, fut nommée Bay of Whales le 24 janvier 1908 par Sir Ernest Shackleton, en référence aux nombreuses baleines aperçues ce jour-là.
Le rapport de l’expédition antarctique britannique de James Clark Ross publié en 1847, laisse à penser qu’il fut le premier à approcher la baie des Baleines les 22 et 23 février 1842 et même à y naviguer. Plusieurs éléments du rapport concordent en effet avec cette hypothèse: la position géographique des navires Terror et Erebus, la description de la forme de la baie, la possible présence d’une montagne couverte de glace dans le Sud, ainsi que la carte de l’expédition.
Le 17 février 1900, le navire Southern Cross confirma l’existence de cette baie. A son bord se trouvaient les membres de l’expédition qui hivernèrent au cap Adare sous la direction de Carsten Borchgrevink. Les hommes purent même débarquer sur la plateforme flottante, grâce à une pente douce terminant la falaise de glace.

Ce port naturel fut utilisé à de nombreuses autres reprises dans l’histoire, par des expéditions polaires dont voici une liste (non exhaustive) de quelques dates ou évènements marquants :
– 3 février 1902 : le Discovery de l’expédition dirigée par Robert Falcon Scott s’ancre à la glace
– janvier 1908 : Shackleton et l’expédition Nimrod sont dans la baie
– 14 janvier 1911 : le Fram s’amarre à la glace dans la baie des Baleines. Roal Amundsen et ses hommes déchargent le navire et installent leur camp de base « Framheim » sur la glace. Ils s’y élanceront le 19 octobre 1911 pour leur raid final vers le pôle Sud
– 4 février 1911 : le Terra Nova de l’expédition de Scott se trouve aussi dans la Bay of Whales, courte entrevue entre les expéditions norvégiennes et britanniques
– janvier 1912 : le Kainan Maru de l’expédition japonaise dirigée par Nobu Shirase s’amarre à la glace et rencontre le Fram d’Amundsen
– entre 1928 et 1941, la baie fut utilisée comme port naturel par Rychard Byrd pour l’installation successives des bases Little America I, II et III

Depuis le début du vingtième siècle, la configuration de la baie des Baleines a évidemment bien évolué en raison des ruptures régulières de l’ice-shelf de Ross. En octobre 1987 par exemple, l’iceberg tabulaire B-9 emporta avec lui une partie de la région.

Ce 16 février, nous avons eu la chance de naviguer à notre tour dans la Bay of Whales sur les traces de ces expéditions polaires. Pourtant, aucune trace de la cabane d’Amundsen, installée sur l’ice-shelf à la latitude de 78° 38’ Sud, ni même des bases de Little America voisines… Et pour cause ! A leur emplacement plus de glace, mais de l’eau, sur laquelle nous naviguions. Nous avons ainsi pu atteindre avec notre navire la latitude 78°43.971′ Sud (soit plus de 10 km au sud de Framheim !). Cette latitude représente le point actuel le plus austral de notre planète, où il est possible de naviguer. Au-delà vers le Sud s’étend l’ice-shelf de Ross, plus loin les montagnes de la Reine Maud, enfin à un peu plus de 1200 kilomètres à vol d’oiseau, le pôle Sud géographique…
Si ce record de navigation vers le Sud n’est pas d’une grande importance, il montre en revanche le retrait de l’ice-shelf depuis sa découverte en 1842.

Instants de Noël avec les explorateurs polaires

En cette période de fêtes de fin d’année, nous vous proposons un voyage dans le temps, aux cotés d’explorateurs polaires, afin de partager quelques instants de leur Noël. Un Noël au bout du monde, loin des familles et au retour incertain…

Joyeux Noël à toutes et à tous !

En Antarctique…

« C’est la soirée de Noël, les chiens auront double ration, mais nous n’avons plus dans la caisse des compléments qu’une unique côtelette de porc. Nous la partageons en trois très exactement et mangeons notre dîner plus silencieusement que de coutume. Quoiqu’il en soit, Noël 1951 restera dans nos mémoires comme un Noël très cher ; celui de la solitude, de la paix et de l’amitié. »
Michel Barré, Terre Adélie – Noël 1951

« Partout dans le monde un moment de réjouissance, de retrouvailles en famille et de bonheur. Ici, voici la misère, la désolation et un flot de nostalgie à devenir fou. Toute la journée, il a soufflé un vent épouvantable d’Est-Sud-Est avec son auxiliaire habituelle – de la neige qui tombe à l’horizontal – réduisant la visibilité à quelques dizaines de mètres. La soirée dernière fut désespérément terne. Borchgrevink proposa un toast aux membres de l’expédition en commença par les insulter, et lorsqu’un toast lui fut porter en retour sans aucune manière démonstrative, et pour ma part bu dans un verre vide, il s’offensa et bouda toute la journée. Avec le hurlement du blizzard à l’extérieur, l’oppression mentale et le silence intérieur, nous étions à peine joyeux, tout juste gais. Le dernier Noël était particulièrement terne, mais que dire de celui-ci. »
Louis Charles Bernacchi, Cap Adare – Noël 1899

« Qui pourrait se targuer un Noël plus agréable que le nôtre ? La banquise nous entoure, il règne un calme extraordinaire. A dix heures, nous célébrons l’office et chantons des cantiques. Le repas, constitué de mouton frais, est servi aux hommes d’équipage. Pourquoi n’a-t-on pas jugé la viande de manchot digne d’un repas de Noël ? Nous en aurons pourtant le soir, après les toasts aux amis absents. »
Apsley Cherry-Garrard à bord du Terra Nova en mer de Ross – Noël 1910

« Jour de Noël. C’est pour moi un étrange, un épuisant Noël, avec beaucoup de neige à contempler et très peu de repos. Le vent, que nous avions en face hier, fraichît aujourd’hui et soulève la couche de neige qui nous mord au nez et au visage. Nous portons, pour tirer les luges, nos blouses coupe-vent ; si nous parvenons, en marchant, à avoir à peu près chaud, nos bras sont engourdis par le vent pénétrant, bien que nous les agitions frénétiquement. Pas question, cependant, de freiner l’équipe pour se vêtir et se dévêtir. Mieux vaut avoir trop chaud que d’occasionner des retards. Pour célébrer ce jour, nous avons droit à un léger supplément de viande de poneys au petit-déjeuner. »
Apsley Cherry-Garrard, en route vers le pôle Sud – Noël 1911

Apsley Cherry-Garrard

Apsley Cherry-Garrard

« Excellent repas préparé par Bonjon qui cuisine très bien (pâté de foie, jambon, asperges, skua et petits fois, fruits alcoolisés, et pudding au rhum). Hélas trop de boissons (champagne, punch, vin blanc et rouge, café et framboise). Harders est malade. A minuit 15, j’allume l’arbre, hélas à minuit 45, il flambe. On ouvre les paquets. »
André-Franck Liotard, Terre Adélie – Noël 1950

André Franck Liotard

André Franck Liotard

« Notre meilleure journée depuis la Porte du Sud. Notre route de la matinée est faite, comme les jours précédents, de vagues de glace, de crevasses… et des sempiternelles chutes qu’elle occasionnent. Nous nous arrêtons pour camper à six heures du soir, éreintés et les pieds glacés. C’est demain Noël. Nous songeons à la patrie et aux fêtes qu’on y célèbre en cette occasion. Nos pensées s’envolent par-delà les déserts de glace et les océans tempétueux vers ceux qui en ce moment doivent penser à nous. Nous approchons du but.
25 décembre : marche pénible et bise cinglante du sud ; le soir, dîner somptueux : du ragoût avec un morceau de viande de cheval bouillie et du pemmican, un petit pudding et du cacao, le tout arrosé d’une goutte d’eau-de-vie et d’une cuillère de crème de menthe. Nous nous sentons rassasiés. Après dîner, un rapide examen de la situation nous pousse à décréter une nouvelle diminution des rations. »
Ernest Shackleton, sur la calotte glaciaire en route vers le pôle Sud – Noël 1908

« Réveillés à onze heures du soir. La préparation d’un ragoût d’os broyés pour célébrer Noël nous prend tellement de temps que nous ne partons pas avant deux heures et demie. Pour augmenter le caractère exceptionnel du repas, je sors deux morceaux de biscuits que j’avais caché dans mon sac à dos, vestiges d’une époque heureuse, antérieure à l’accident. Mertz et moi nous souhaitons un joyeux Noël, ainsi que d’autres anniversaires heureux, le tout arrosé de soupe de chien. »
Douglas Mawson, sur la calotte glaciaire en Terre de Wilkes – Noël 1912

L’australien Sir Douglas Mawson

Douglas Mawson

En Arctique…

« Après un moment de repos, nous nous retrouvâmes au salon pour le repas de Noël. J’avais dactylographié le menu en plusieurs exemplaires. Chacun conserva le sien en souvenir de ce jour. Le voici : cornichons doux et forts, soupe aux huitres, langouste, steak d’ours, langue de bœuf, pommes de terre et petits pois, asperges à la crème, pudding, thé, gâteaux. Quand nous fûment tous assis, Bartlett sortit une bouteille de whisky, qu’il fit passer à la ronde. Il n’en versa qu’une goutte dans son verre, dans celui de Malloch et dans le mien et nous invita à l’imiter. « Camarades, je voudrais porter un toast. Levons-nous, je vous prie ! » D’un même élan, nous nous levâmes et tandis que nous brandissions nos verres, il déclara : « A ceux que nous aimons et qui sont restés là-bas ». Ce fut un moment solennel et nous restâmes silencieux plusieurs minutes, l’esprit à des milliers de kilomètres de-là. »
William Laird McKinlay, à bord du Karluk pris dans les glaces de l’océan Arctique – Noël 1913

« Un radieux clair de lune illumine la silencieuse nuit arctique… A l’approche du grand jour de Noël, notre petit monde est de plus en plus gai. Chacun songe évidemment aux absents, mais personne ne laisse deviner ses soucis. Faire abondance, c’est pour nous la seule manière de fêter les solennités. Le dîner est excellent et le souper non moins exquis. Le « clou » de la fête est l’arrivée de boites contenant les cadeaux de Noël, présents de la mère de la fiancée de Hansen. C’est avec une véritable joie d’enfant que chacun reçoit son petit souvenir : une pipe, un couteau ou une autre bagatelle de ce genre. Il semble que ces caisses soient un message de tous les chers absents. Après cela, une série de toasts et de discours. Là-bas, au pays, très certainement ils songent aujourd’hui à nous et s’attristent à la pensée des souffrances que nous devons endurer, supposent-ils, au milieu du grand désert glacé de l’océan Arctique. Que ne peuvent-ils nous voir gais et bien portants ! A coup sûr notre vie n’est pas plus pénible que la leur. Jamais je n’ai mené une existence aussi douce et jamais je n’ai autant redouté l’embonpoint. »
Fridtjof Nansen, à bord du Fram pris dans les glaces de l’océan Arctique – Noël 1893

« Encore un Noël passé loin des nôtres. Dans cette épreuve, je suis soutenu par l’espérance. Après de longs jours d’incertitude, j’entrevois le succès, la fin de la nuit noire. Si la vie de l’explorateur est pénible et faite de désappointements, elle a aussi de belles heures, lorsque par une volonté inébranlable il réussit à triompher de tous les obstacles, et lorsque sa persévérance lui permet d’entrevoir le triomphe final. La veillée de la Noël a été célébrée en grande pompe. Pour la circonstance, avec la collaboration de Blessing, j’ai fabriqué un nouveau cru, « le Champagne du 83° de latitude nord », produit du jus généreux de la ronce faux-mûrier, le noble fruit des régions boréales et arctiques. Et, pendant ce temps, souffle toujours le bon vent. Nous avons probablement dépassé le 83°. Jusqu’ici la tourmente nous a empêché de vérifier notre position. Dans la journée, une étoile apparaît. Hansen accourt aussitôt. Nous sommes au nord du 83°20′ ; cette nouvelle augmente encore l’allégresse générale. »
Fridtjof Nansen, à bord du Fram pris dans les glaces de l’océan Arctique, à moins de 800 km du pôle Nord – Noël 1894

« Température à deux heures du soir -24°C. Quelle triste veille de Noël ! Là-bas, les cloches sonnent gaiement… Il me semble entendre leur joyeux murmure à travers l’air froid et silencieux de la campagne endormie sous la neige… On vient d’allumer les chandelles des arbres de Noël, autour les enfants dansent leurs rondes joyeuses… Quand je serai revenu, je donnerai une matinée d’enfants…
Là-bas, aujourd’hui, c’est la fête, même dans les plus humbles chaumières. Et nous aussi nous voulons célébrer ce grand jour. Nous nous sommes débarbouillés dans une tasse d’eau chaude, et avons ensuite fait un bout de toilette. Nous avons retourné nos chemises et mis des caleçons propres. Après cela, nous avons l’impression d’avoir changé de peau. Le menu se compose d’un gratin de poisson et de farine de maïs, cuit dans l’huile de morse ; pour dessert, du pain frit dans cette même huile. Demain matin, à déjeuner, nous aurons du chocolat et du pain.
25 décembre : un temps de Noël superbe, pas de vent. Une lumière éblouissante dans le silence solennel de l’éternité. Pour fêter ce jour de paix et de joie, l’aurore boréale lance le plus merveilleux feu d’artifice. … Maintenant, voici l’heure des dîners de famille. Je vois le grand-père, toujours solennel, accueillant, le sourire aux lèvres, ses enfants et ses petits-enfants. Au dehors, la neige met sa ouate immaculée sur les bruits du monde. En arrivant, les enfants secouent bruyamment leurs souliers, suspendent leurs paletots, et entrent dans le salon chaud et éblouissant de lumière. Une agréable senteur sort de la cuisine ; dans la salle à manger, la table est garnie de friandises et de vins généreux. Tout cela laisse une impression de joie et de bien-être ! Patience, patience ! vienne seulement l’été ; nous aurons aussi notre part de joie… La marche à l’étoile est longue et difficile. »
Fridtjof Nansen, en Terre François Joseph (arctique russe) – Noël 1895

L’explorateur norvégien Fridtjof Nansen

Fridtjof Nansen

Au cap Royds dans la cabane de Shackleton

Le 1er janvier 1908, le trois-mâts goélette Nimrod quitta le port de Lyttelton en Nouvelle-Zélande, direction l’Antarctique. A son bord, vingt hommes âgés de 20 à 49 ans embarquèrent pour ce qui fut à l’époque, la seconde expédition britannique en Antarctique du XXème siècle. Elle était dirigée par Sir Ernest Shackleton (33 ans), qui pensait alors installer son camp de base en bordure de l’ice shelf de Ross, comme point de départ vers le pôle sud géographique.

En raison de la glace, Shackleton dû changer ses plans à deux reprises, pour finalement s’installer au cap Royds situé sur la côte est de l’île de Ross (voir sur une carte). Ce cap fut découvert quelques années auparavant par l’expédition Discovery (1901-1904) et nommé ainsi en hommage au météorologue de l’expédition, le lieutenant Charles Royds.
Le 3 février 1908, Shackleton et ses hommes débarquèrent donc en Antarctique et débutèrent le 6 du même mois, la construction de leur abri. Celui-ci consistait en une cabane préfabriquée de 10 mètres sur 6, qui abrita quinze hommes treize mois durant, jusqu’à leur départ du cap Royds le 3 mars 1909. A l’intérieur de la cabane, il y avait une chambre noire avec le matériel photographique, des caisses de vin, des vivres, un laboratoire de biologie, un poêle/fourneau, une table, du matériel scientifique et les lits et effets personnels des membres de l’expédition. La cabane était également équipée de sept lampes suspendues au plafond, produisant de la lumière grâce à une réserve de gaz acétylène.
A l’extérieur se trouvaient les poneys et attenant aux écuries, un garage ainsi qu’un atelier pour la première voiture ayant foulé le sol antarctique, une Arrol-Johnston.

C’est de cette cabane au cap Royds, que les hommes menèrent plusieurs raids qui firent date dans l’histoire de l’exploration de l’Antarctique :
– le 10 mars 1908 : 5 hommes atteignent le sommet du cratère du mont Erebus culminant à 3 794 mètres
– le 9 janvier 1909 : par 88°23’S (latitude la plus australe jamais atteinte jusqu’alors) à moins de 160 kilomètres du pôle sud géographique, Shackleton, Adams, Wild et Marshall, font demi-tour, plutôt que de risquer leur vie à atteindre ce point mythique
– le 16 janvier 1909 : 3 hommes dont Douglas Mawson, atteignent le pôle sud magnétique après un raid incroyable de 1 600 kilomètres

Un siècle plus tard, la cabane du cap Royds est toujours debout, fièrement dressée au pied de l’Erebus, face aux monts Transantarctiques, et à quelques pas de la colonie de manchots Adélie la plus au sud du globe.
En 2004 un programme de restauration a été mis en place par l’Antarctic Heritage Trust, association ayant pour but la conservation des sites historiques en Antarctique. Quatre années de travail furent nécessaires pour restaurer et étanchéifier le bâtiment, ainsi qu’inventorier plus de 5 000 artéfacts…

Imaginez un instant pénétrer dans cette cabane chargée d’histoire… Le porche passé, vous faites un bon dans l’histoire, pour vous retrouver dans un autre monde… Le poêle est toujours là, face à vous ; des chaussettes sèchent sur un fil, des boites de sucre ou de biscuits sont à leur place sur les étagères, la signature de Shackleton est encore visible sur un mur en bois… Dans cette ambiance surréelle, vous sentez l’émotion vous gagner, vous semblez deviner des mouvements, des ombres, des voix. Ce n’est qu’une fois de nouveau à l’extérieur, que vous reprenez vos esprits et sortez de ce rêve. Mais tout cela est inexprimable…

► Le site internet de l’Antarctic Heritage Trust

Le mont Erebus, un vieux rêve

En continuant notre périple en mer de Ross, nous avons pu contempler de nos propres yeux, le seul volcan actif en Antarctique : le mont Erebus.

La découverte de James Clark Ross

Fin janvier 1841, alors que l’expédition britannique dirigée par James Clark Ross explore la mer du même nom et vient de quitter l’île Franklin, un gigantesque dôme blanc est repéré. Ce fantastique paysage qui apparut aux marins de l’Erebus et du Terror est décrit le 27 janvier 1841, par le chirurgien de l’Erebus, Robert McCormick : « toute la côte était parsemée d’époustouflants et splendides sommets couverts de neige, qui lorsque le soleil approchait l’horizon, reflétaient les plus brillantes et écarlates teintes jaunes d’or. Nous vîmes également un sombre nuage de fumée s’élevant du volcan, en une parfaite colonne verticale, d’un coté noire, de l’autre reflétant les couleurs du soleil. Ce fut un spectacle surpassant tout ce qu’il est possible d’imaginer… Nous ressentions un sentiment de crainte et d’impuissance, et en même temps, une incroyable émotion de pouvoir contempler le travail des mains du Créateur. »

Selon les dires de Ross, ce volcan culminant à 3794 m d’altitude, semblait alors très actif « émettant des flammes et de la fumée en grande profusion ». Il le baptisa mont Erebus en hommage à son navire. Un second volcan (3 230m), situé à quelques kilomètres de ce dernier, fut nommé Terror du nom du second navire.

A l’époque, les membres de l’expédition pensaient que l’Erebus était situé sur le continent Antarctique. En réalité, ce cône recouvert de glace est situé sur une île, attenante à la grande plateforme glacière de Ross et baptisée soixante ans plus tard île Ross, par Robert Falcon Scott dirigeant l’expédition britannique Discovery.

Erebus est la forme anglaise pour Erèbe, entité mythologique que les Grecs nommaient Erebos : les ténèbres qui, avec la Nuit, constituaient le Chaos originel.

Premières ascensions

La première ascension du mont Erebus fut effectuée en 1908, par des membres de l’expédition britannique Nimrod, dirigée par Ernest Shackleton. Le 5 mars, une équipe de six hommes menée par le géologue Edgeworth David et comprenant un certain Douglas Mawson, quitta la cabane du cap Royds qui faisait office de camp de base. Seuls cinq des six hommes arrivèrent au sommet du cratère, l’un d’entre eux ayant dû rester en arrière en raison d’une insensibilité croissante de ses doigts de pied. L’ascension dura quatre jours, auxquels il faut rajouter une journée complète sous la tente en raison du mauvais temps. Il ne leur fallu en revanche qu’une seule journée pour revenir au camp de base au cap Royds.

« Vers 10 heures du matin, le 10 mars, la caravane atteignit le sommet du cratère. Pour la première fois l’Erebus, peut-être la plus remarquable montagne du monde, était vaincue. » Ernest Shackleton

La seconde ascension de l’Erebus fut réalisée le 12 décembre 1912, par des membres de l’expédition Terra Nova dirigée par Robert Falcon Scott, partis du cap Evans.

La tragédie de 1979

L’Erebus est devenu (tristement) célèbre dans le monde entier en 1979, lors du terrible crash du DC-10 de Air New Zealand le 28 novembre, contre les pentes du volcan. 257 personnes perdirent la vie dans ce qui fût à l’époque la quatrième plus importante catastrophe aérienne au monde. Lors de notre voyage, certaines personnes d’origine néo-zélandaise nous accompagnant, évoquaient toujours la tragédie, se souvenant notamment des images à la télévision…

Pour nous, ce furent des instants magiques, lors de ces quelques jours en mer de Ross, que de partager avec ces personnes et d’autres, la vue de ce géant recouvert de son costume de glace et de neige !

Le saviez-vous ?

  • La lave de l’Erebus ne se retrouve nulle part ailleurs, sauf au mont Kilimanjaro
  • Ce volcan a la particularité de ne pas s’endormir entre deux éruptions, mais de rester en activité continuelle ou presque
  • Au contraire de la grande majorité des volcans de la planète, l’Erebus ne se trouve pas entre deux plaques tectoniques
  • Le mont Erebus est le sixième plus haut sommet d’Antarctique

⇒ Le site internet de l’observatoire du mont Erebus

La mer de Ross, enfin !

Ce début d’année 2014 fut pour nous placé sous le signe de la nouveauté ! Pour la première fois en effet, nous nous sommes rendus en mer de Ross, découverte il y a 173 ans par l’explorateur britannique James Clark Ross. Un voyage au cœur des glaces et de l’Histoire, que nous attendions avec impatience !
En 1839, après avoir passé 8 hivers dans l’Arctique, James Clark Ross part à la tête d’une expédition vers l’Antarctique, dans le but d’y réaliser des études magnétiques et surtout d’atteindre le pôle sud magnétique. Après avoir quitté Londres, les 128 hommes de l’expédition et leurs deux navires, l’Erebus et le Terror, font escale notamment aux îles Kerguelen, en Tasmanie, aux îles Auckland et à l’île Campbell, avant de franchir le cercle polaire antarctique le 1er janvier 1841. Le 5 du même mois, après avoir franchi une ceinture de glace, ils naviguent dans une zone ouverte peu encombrée par les glaces. Ils viennent de découvrir la mer de Ross !
Le 11 janvier, une chaine de montagne leur apparait, qu’ils nomment Admiralty Range. Le lendemain, ils débarquent sur l’ile de la Possession et baptisent la région alentour Terre Victoria en hommage à la reine. Ils découvriront également le cap Adare qui marque l’entrée nord-est de la mer de Ross, ainsi que l’île Franklin, qu’ils nommeront en hommage au gouverneur de Tasmanie de l’époque et contributeur de l’expédition, John Franklin, dont la propre expédition disparaitra en Arctique en 1845.

La surface de la mer de Ross est d’environ 960 000 km², dont la moitié est couverte par l’immense glacier flottant (ou ice shelf en anglais) de Ross. Sa profondeur est comprise entre 300 et 900 mètres, mais celle-ci chute rapidement vers le nord, avec des profondeurs de plus de 4 000 mètres.

Le 28 octobre 2016, la mer de Ross est devenue la plus grande réserve marine au monde, avec une zone de 1,12 millions de km² totalement protégée des prises liées notamment à la pêche. Pour les autres zones, la pêche est autorisée mais les prises réduites au tiers de ce qu’elles étaient initialement et accompagnées d’études scientifiques.

Si la banquise le permet, un voyage en mer de Ross vous mène généralement jusqu’à l’ile du même nom dominée par le Mont Erebus, à la découverte des cabanes des expéditions menées par Robert Falcon Scott et Ernest Shackleton au début du XXème siècle; ou encore à la rencontre de l’immense ice shelf de Ross et du mont Erebus.
C’est également là que se trouvent les plus grandes colonies de manchots Adélie et empereurs. Les plus chanceux des visiteurs y rencontreront peut-être le discret phoque de Ross. Quoi qu’il en soit, c’est un long voyage dont on ne revient pas tout-à-fait indemne…

Il y a 100 ans, Amundsen… mais aussi Douglas Mawson

Dans un article précédent, j’évoquais le centenaire de la conquête du pôle Sud par le norvégien Roald Amundsen et son équipe. Mais l’année 2011 marque aussi le centenaire de l’expédition antarctique australienne officiellement appelée Australasian Antarctic Expedition. Elle fut menée entre 1911 et 1914 par Douglas Mawson dans le cadre de l’exploration et de la cartographie d’une partie quasiment inexplorée de la côte de l’Antarctique située au Sud de l’Australie.

Douglas Mawson était géologue, il étudia notamment des territoires connus maintenant sous le nom de Vanuatu et sera nommé maitre de conférence à l’Université d’Adélaïde en 1905. En novembre 1907, Ernest Shackleton de passage en Australie pour son expédition en Antarctique, accepte d’embarquer Mawson et son professeur le Docteur Edgeworth David, qui souhaitent étudier s’il y a un lien entre la géologie de l’Antarctique et celle de l’Australie. Shackleton remarque rapidement les qualités de Mawson tant physiques et scientifiques, qu’humaines et le nomme chef d’expédition pour effectuer la première ascension du volcan Erebus dans la région de la mer de Ross. Celle-ci fut réussie après 5 jours de montée dans des conditions épouvantables par Mawson, David et Mackay le 5 mars 1908.

Mis en avant par ce succès, Mawson accompagné des mêmes vainqueurs du mont Erebus se voit attribuer une seconde mission ; atteindre le pôle Sud magnétique. Après un raid de 122 jours et avoir parcourus plus 2 000 kilomètres, les trois hommes sont de retour éprouvés par ce voyage, mais la mission est accomplie, le pôle magnétique est atteint le 16 janvier 1909.

« Mawson a été le véritable chef qui était l’âme de notre expédition vers le pôle magnétique. Nous avons vraiment en lui un Nansen Australien, des ressources infinies, une condition physique impressionnante et l’indifférence étonnante au froid. »
Professeur David dans un hommage public

En 1910, Robert Falcon Scott est en Australie en vue du départ pour son expédition à la conquête du pôle Sud. Mawson en profite et lui demande alors de l’embarquer afin de poursuivre ses travaux de recherche. Scott accepte, mais lui propose de prendre plutôt part à son expédition vers le pôle Sud géographique. Mawson refuse l’offre car en tant que scientifique, il reste plus intéressé par les travaux de recherche que par un quelconque exploit.

Il va finalement monter sa propre expédition dans le but d’explorer et de cartographier des territoires inconnus entre 136° et 142° Est soit 3 000 kilomètres. Pour cela, 3 bases seront installées : 1 sur l’île Macquarie afin d’avoir un relai radio avec l’Australie, 1 dans la baie du Commonwealth et 1 sur la plate-forme de Shackleton. Le navire choisi et adapté à la navigation dans les glaces, est L‘Aurora commandé par John King Davis qui n’en est pas à sa première expédition vers le continent blanc. L‘Aurora quitte Hobart le 2 décembre 1911 avec à son bord 55 membres d’équipage et 38 chiens de traineau.

Le 8 janvier après avoir déposé la première équipe à Macquarie, la seconde débarque dans la baie du Commonwealth, puis la 3ème le 13 février à la plate-forme de Shackleton. De part et d’autre, l’été est mis à profit pour établir des cabanes qui serviront de quartier de vie, d’atelier, de stock de vivres et de lieu de préparation des futurs raids d’exploration. Dans la Baie du Commonwealth, à la cabane Mawson comme elle sera baptisée, la vie est particulièrement difficile car cette région est une des plus ventée du globe.

« Nous vivons aux marges d’un continent où le temps n’existe pas. Seul le souffle glacé d’une étendue sauvage et infinie, doublé de la puissance dévastatrice des éternels blizzards, déferle sur la mer en direction du nord. Nous avons découvert une contrée maudite. Nous sommes au pays du blizzard. »
Journal de Mawson

Fin octobre 1912, ce sont finalement 6 équipes qui partent de la cabane dans des directions différentes pour des raids d’exploration. Le 14 décembre 1912 à midi, alors qu’il fait soleil et seulement -7°C, Ninnis disparait avec le second attelage dans une crevasse. Pendant 3 heures Mertz et Mawson n’obtiennent aucune réponse à leurs appels désespérés lancés au bord du gouffre. A l’aide d’une ligne de pêche, il mesure 45 mètres de profondeur jusqu’à une première corniche, ensuite c’est le gouffre abyssal. A 21h, Mawson lit une ultime prière au bord de la crevasse, Mertz lui sert la main et dit « merci« , ils tournent le dos à l’abîme et reprennent leur route. De retour à la cabane, ils marcheront parfois 24 heures sans interruption. Dehors la nuit, les cris des chiens affamés les empêchent de dormir. Les vivres manquent, un chien est abattu au couteau (s’étant séparés précédemment de tout ce qui était lourd) et une soupe est réalisée à partir de ses os broyés avec une pelle. Le 7 janvier 1913, ne percevant plus de mouvement dans sa tente, Mawson sort le bras de son sac de couchage, Mertz est étendu sans vie à 160 km du point de départ. L’australien, décide de se battre et de tenter de rentrer, il modifie son traineau : le coupe en deux, fait un mât, fabrique une voile avec un bout de veste de Mertz… Ses pieds lui font terriblement mal.

« Les plantes de mes pieds sont en piteux état, elles forment une épaisse semelle d’où coule un liquide qui a imprégné mes chaussettes. La peau neuve dessous est à vif. Plusieurs de mes orteils ont commencé à noircir et suppurent à leur extrémité. Mes ongles se décollent. »

Alors qu’il est à 2 kilomètres de la cabane Mawson, il aperçoit au loin un navire ; l’Aurora s’en va… Mais à la cabane 5 hommes sont restés pour organiser les recherches, un message est alors envoyé au navire qui ne peut faire demi-tour en raison des glaces, du vent et d’un impératif ; récupérer la seconde équipe sur la plate-forme de Shackleton.

Le second hiver « forcé » est consacré à d’autres travaux scientifiques mais il n’y aura pas de grand raids d’exploration. Le 26 février 1914 tout le monde est de retour à Hobart. Le 31 mars, Mawson se marie puis prend part à la première guerre mondiale comme major dans les munitions. En 1926, il est invité à organiser et diriger 2 expéditions (1929-1930 et 1930-1931) maritimes vers les îles Kerguelen, Crozet et Heard. Il prendra sa retraite en 1952 avant de décéder d’une hémorragie cérébrale à 76 ans le 14 octobre 1958.

Douglas Mawson aura marqué pour longtemps l’histoire scientifique et polaire en Australie et dans le monde. Il sera décoré de l’ordre de l’Empire britannique, par la société royale de géographie antarctique, de la médaille d’or des société de géologie américaine, de Chicago, de Berlin et de Paris… Notons que pour la postérité, il aura son portrait sur un billet de 100$, des pièces et des timbres, que furent baptisés en son honneur le mont Mawson en Tasmanie (1 320 m), le pic Mawson sur l’île de Heard (plus haut sommet d’Australie avec 2 745 m), le plateau Mawson au Sud de l’Australie, la base scientifique Mawson en Antarctique, un télescope et même la Dorsa Mawson une crête de montagne sur la lune !! Des quartiers à Cambera et Adélaïde porte son nom, l’avenue principale de la ville de Meadows en Australie… Qui à ce jour peut se targuer d’une telle notoriété ?

Pour en savoir plus sur Mawson et l’expédition australienne antarctique, je vous recommande vivement son journal de bord traduit en français par les excellentes éditions Paulsen Au pays du blizzard.