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Instants de Noël avec les explorateurs polaires

En cette période de fêtes de fin d’année, nous vous proposons un voyage dans le temps, aux cotés d’explorateurs polaires, afin de partager quelques instants de leur Noël. Un Noël au bout du monde, loin des familles et au retour incertain…

Joyeux Noël à toutes et à tous !

En Antarctique…

« C’est la soirée de Noël, les chiens auront double ration, mais nous n’avons plus dans la caisse des compléments qu’une unique côtelette de porc. Nous la partageons en trois très exactement et mangeons notre dîner plus silencieusement que de coutume. Quoiqu’il en soit, Noël 1951 restera dans nos mémoires comme un Noël très cher ; celui de la solitude, de la paix et de l’amitié. »
Michel Barré, Terre Adélie – Noël 1951

« Partout dans le monde un moment de réjouissance, de retrouvailles en famille et de bonheur. Ici, voici la misère, la désolation et un flot de nostalgie à devenir fou. Toute la journée, il a soufflé un vent épouvantable d’Est-Sud-Est avec son auxiliaire habituelle – de la neige qui tombe à l’horizontal – réduisant la visibilité à quelques dizaines de mètres. La soirée dernière fut désespérément terne. Borchgrevink proposa un toast aux membres de l’expédition en commença par les insulter, et lorsqu’un toast lui fut porter en retour sans aucune manière démonstrative, et pour ma part bu dans un verre vide, il s’offensa et bouda toute la journée. Avec le hurlement du blizzard à l’extérieur, l’oppression mentale et le silence intérieur, nous étions à peine joyeux, tout juste gais. Le dernier Noël était particulièrement terne, mais que dire de celui-ci. »
Louis Charles Bernacchi, Cap Adare – Noël 1899

« Qui pourrait se targuer un Noël plus agréable que le nôtre ? La banquise nous entoure, il règne un calme extraordinaire. A dix heures, nous célébrons l’office et chantons des cantiques. Le repas, constitué de mouton frais, est servi aux hommes d’équipage. Pourquoi n’a-t-on pas jugé la viande de manchot digne d’un repas de Noël ? Nous en aurons pourtant le soir, après les toasts aux amis absents. »
Apsley Cherry-Garrard à bord du Terra Nova en mer de Ross – Noël 1910

« Jour de Noël. C’est pour moi un étrange, un épuisant Noël, avec beaucoup de neige à contempler et très peu de repos. Le vent, que nous avions en face hier, fraichît aujourd’hui et soulève la couche de neige qui nous mord au nez et au visage. Nous portons, pour tirer les luges, nos blouses coupe-vent ; si nous parvenons, en marchant, à avoir à peu près chaud, nos bras sont engourdis par le vent pénétrant, bien que nous les agitions frénétiquement. Pas question, cependant, de freiner l’équipe pour se vêtir et se dévêtir. Mieux vaut avoir trop chaud que d’occasionner des retards. Pour célébrer ce jour, nous avons droit à un léger supplément de viande de poneys au petit-déjeuner. »
Apsley Cherry-Garrard, en route vers le pôle Sud – Noël 1911

Apsley Cherry-Garrard

Apsley Cherry-Garrard

« Excellent repas préparé par Bonjon qui cuisine très bien (pâté de foie, jambon, asperges, skua et petits fois, fruits alcoolisés, et pudding au rhum). Hélas trop de boissons (champagne, punch, vin blanc et rouge, café et framboise). Harders est malade. A minuit 15, j’allume l’arbre, hélas à minuit 45, il flambe. On ouvre les paquets. »
André-Franck Liotard, Terre Adélie – Noël 1950

André Franck Liotard

André Franck Liotard

« Notre meilleure journée depuis la Porte du Sud. Notre route de la matinée est faite, comme les jours précédents, de vagues de glace, de crevasses… et des sempiternelles chutes qu’elle occasionnent. Nous nous arrêtons pour camper à six heures du soir, éreintés et les pieds glacés. C’est demain Noël. Nous songeons à la patrie et aux fêtes qu’on y célèbre en cette occasion. Nos pensées s’envolent par-delà les déserts de glace et les océans tempétueux vers ceux qui en ce moment doivent penser à nous. Nous approchons du but.
25 décembre : marche pénible et bise cinglante du sud ; le soir, dîner somptueux : du ragoût avec un morceau de viande de cheval bouillie et du pemmican, un petit pudding et du cacao, le tout arrosé d’une goutte d’eau-de-vie et d’une cuillère de crème de menthe. Nous nous sentons rassasiés. Après dîner, un rapide examen de la situation nous pousse à décréter une nouvelle diminution des rations. »
Ernest Shackleton, sur la calotte glaciaire en route vers le pôle Sud – Noël 1908

« Réveillés à onze heures du soir. La préparation d’un ragoût d’os broyés pour célébrer Noël nous prend tellement de temps que nous ne partons pas avant deux heures et demie. Pour augmenter le caractère exceptionnel du repas, je sors deux morceaux de biscuits que j’avais caché dans mon sac à dos, vestiges d’une époque heureuse, antérieure à l’accident. Mertz et moi nous souhaitons un joyeux Noël, ainsi que d’autres anniversaires heureux, le tout arrosé de soupe de chien. »
Douglas Mawson, sur la calotte glaciaire en Terre de Wilkes – Noël 1912

L’australien Sir Douglas Mawson

Douglas Mawson

En Arctique…

« Après un moment de repos, nous nous retrouvâmes au salon pour le repas de Noël. J’avais dactylographié le menu en plusieurs exemplaires. Chacun conserva le sien en souvenir de ce jour. Le voici : cornichons doux et forts, soupe aux huitres, langouste, steak d’ours, langue de bœuf, pommes de terre et petits pois, asperges à la crème, pudding, thé, gâteaux. Quand nous fûment tous assis, Bartlett sortit une bouteille de whisky, qu’il fit passer à la ronde. Il n’en versa qu’une goutte dans son verre, dans celui de Malloch et dans le mien et nous invita à l’imiter. « Camarades, je voudrais porter un toast. Levons-nous, je vous prie ! » D’un même élan, nous nous levâmes et tandis que nous brandissions nos verres, il déclara : « A ceux que nous aimons et qui sont restés là-bas ». Ce fut un moment solennel et nous restâmes silencieux plusieurs minutes, l’esprit à des milliers de kilomètres de-là. »
William Laird McKinlay, à bord du Karluk pris dans les glaces de l’océan Arctique – Noël 1913

« Un radieux clair de lune illumine la silencieuse nuit arctique… A l’approche du grand jour de Noël, notre petit monde est de plus en plus gai. Chacun songe évidemment aux absents, mais personne ne laisse deviner ses soucis. Faire abondance, c’est pour nous la seule manière de fêter les solennités. Le dîner est excellent et le souper non moins exquis. Le « clou » de la fête est l’arrivée de boites contenant les cadeaux de Noël, présents de la mère de la fiancée de Hansen. C’est avec une véritable joie d’enfant que chacun reçoit son petit souvenir : une pipe, un couteau ou une autre bagatelle de ce genre. Il semble que ces caisses soient un message de tous les chers absents. Après cela, une série de toasts et de discours. Là-bas, au pays, très certainement ils songent aujourd’hui à nous et s’attristent à la pensée des souffrances que nous devons endurer, supposent-ils, au milieu du grand désert glacé de l’océan Arctique. Que ne peuvent-ils nous voir gais et bien portants ! A coup sûr notre vie n’est pas plus pénible que la leur. Jamais je n’ai mené une existence aussi douce et jamais je n’ai autant redouté l’embonpoint. »
Fridtjof Nansen, à bord du Fram pris dans les glaces de l’océan Arctique – Noël 1893

« Encore un Noël passé loin des nôtres. Dans cette épreuve, je suis soutenu par l’espérance. Après de longs jours d’incertitude, j’entrevois le succès, la fin de la nuit noire. Si la vie de l’explorateur est pénible et faite de désappointements, elle a aussi de belles heures, lorsque par une volonté inébranlable il réussit à triompher de tous les obstacles, et lorsque sa persévérance lui permet d’entrevoir le triomphe final. La veillée de la Noël a été célébrée en grande pompe. Pour la circonstance, avec la collaboration de Blessing, j’ai fabriqué un nouveau cru, « le Champagne du 83° de latitude nord », produit du jus généreux de la ronce faux-mûrier, le noble fruit des régions boréales et arctiques. Et, pendant ce temps, souffle toujours le bon vent. Nous avons probablement dépassé le 83°. Jusqu’ici la tourmente nous a empêché de vérifier notre position. Dans la journée, une étoile apparaît. Hansen accourt aussitôt. Nous sommes au nord du 83°20′ ; cette nouvelle augmente encore l’allégresse générale. »
Fridtjof Nansen, à bord du Fram pris dans les glaces de l’océan Arctique, à moins de 800 km du pôle Nord – Noël 1894

« Température à deux heures du soir -24°C. Quelle triste veille de Noël ! Là-bas, les cloches sonnent gaiement… Il me semble entendre leur joyeux murmure à travers l’air froid et silencieux de la campagne endormie sous la neige… On vient d’allumer les chandelles des arbres de Noël, autour les enfants dansent leurs rondes joyeuses… Quand je serai revenu, je donnerai une matinée d’enfants…
Là-bas, aujourd’hui, c’est la fête, même dans les plus humbles chaumières. Et nous aussi nous voulons célébrer ce grand jour. Nous nous sommes débarbouillés dans une tasse d’eau chaude, et avons ensuite fait un bout de toilette. Nous avons retourné nos chemises et mis des caleçons propres. Après cela, nous avons l’impression d’avoir changé de peau. Le menu se compose d’un gratin de poisson et de farine de maïs, cuit dans l’huile de morse ; pour dessert, du pain frit dans cette même huile. Demain matin, à déjeuner, nous aurons du chocolat et du pain.
25 décembre : un temps de Noël superbe, pas de vent. Une lumière éblouissante dans le silence solennel de l’éternité. Pour fêter ce jour de paix et de joie, l’aurore boréale lance le plus merveilleux feu d’artifice. … Maintenant, voici l’heure des dîners de famille. Je vois le grand-père, toujours solennel, accueillant, le sourire aux lèvres, ses enfants et ses petits-enfants. Au dehors, la neige met sa ouate immaculée sur les bruits du monde. En arrivant, les enfants secouent bruyamment leurs souliers, suspendent leurs paletots, et entrent dans le salon chaud et éblouissant de lumière. Une agréable senteur sort de la cuisine ; dans la salle à manger, la table est garnie de friandises et de vins généreux. Tout cela laisse une impression de joie et de bien-être ! Patience, patience ! vienne seulement l’été ; nous aurons aussi notre part de joie… La marche à l’étoile est longue et difficile. »
Fridtjof Nansen, en Terre François Joseph (arctique russe) – Noël 1895

L’explorateur norvégien Fridtjof Nansen

Fridtjof Nansen

Centenaire de l’épopée du Karluk

Il y a tout juste 100 ans, les 12 survivants de l’expédition du Karluk étaient récupérés sur l’île Wrangel, après y avoir passés 180 jours. Retour sur cette fantastique épopée pour célébrer ce centenaire…
En 1880, le Canada reçoit de la Grande-Bretagne la confirmation de son autorité sur toutes les îles de l’Arctique qui s’étendent vers le Nord, depuis la partie continentale du pays.
Devant les incursions répétées d’explorateurs étrangers, de chasseurs de phoques et de baleines sur son territoire, le Canada décide d’explorer cette région de l’Arctique afin de mieux connaître son étendue. C’est à ce moment-là que l’explorateur et ethnologue Vilhjalmur Stefansson fait parler de lui. Après de précédentes expéditions en Arctique, il demande des fonds additionnels au Canada pour une exploration du nord du continent américain, organisée par le Muséum américain d’histoire naturelle. Le Premier ministre canadien de l’époque, conscient des préoccupations relatives à la souveraineté dans le Nord, décide de financer entièrement l’expédition. Ainsi naît l’Expédition canadienne dans l’Arctique.
Stefansson achète pour l’occasion le Karluk, un navire de 39 mètres de long. Le bateau a déjà participé à plusieurs missions dans le grand Nord pour la chasse à la baleine, mais il n’est pas vraiment adapté pour naviguer dans les glaces. L’expédition quitte la Colombie-Britannique le 17 juin 1913 avec à son bord 31 personnes, dont le photographe et explorateur polaire Hubert Wilkins. Dans les rangs également, Alister Mackay et James Murray, tous deux vétérans de l’expédition Nimrod dirigée par Ernest Shackleton en Antarctique (1907-1909).
Le 13 aout 1913, le Karluk se trouve prisonnier des glaces dans l’océan Arctique. Il sombre 5 mois plus tard sous les terribles assauts de la banquise. Après avoir vécu sur cette dernière dans un camp composé de matériaux débarqués du navire avant la tragédie, les rescapés décident de partir vers l’île Wrangel. Ils l’atteignent le 12 mars 1914 après 130 kilomètres parcourus en plein hiver arctique. Conscient de l’état de santé de certains des membres de l’expédition, et tout en sachant que leurs chances de sauvetage dans cette zone reculée des routes maritimes traditionnelles sont réduites, le commandant Robert Bartlett décide alors de quitter l’île. Il part accompagné d’un inuit sur la banquise, afin d’atteindre la côte nord de la Russie et d’y chercher du secours. Après un périple de plus de 300 kilomètres sur la glace de mer et plus de 1 000 autres sur la côte de la Tchoukotka, Bartlett arrive finalement à se faire embarquer pour Nome en Alaska et de là, à alerter les secours. Après de nombreux rebondissements, il s’embarque finalement sur le Bear vers l’île Wrangel pour secourir ses camarades. Le 8 septembre 1914, il rencontre un navire qui vient en sens inverse depuis Wrangel. Il s’agit du King and Winge avec à son bord… les rescapés de l’île ! Bartlett avait pu à alerter quelques navires de la difficile situation à Wrangel des membres de l’expédition, et le King and Winge avait réussi à les récupérer avant lui, le 7 septembre 1914. Trois personnes manquaient alors à l’appel, décédées sur l’île avant l’arrivée des secours.

Voici en résumé le récit de cette formidable épopée, que nous souhaitions vous faire partager, 100 ans jour pour jour après son issue…