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Au cap Adare dans la cabane de Borchgrevink

Cette année pour la première fois, nous avons eu la chance de mettre pied à terre au cap Adare, difficilement accessible en raison de la glace et de la houle souvent présentes. Ce lieu, qui abrite la plus grande colonie au monde de manchots Adélie, est également un site historique majeur en Antarctique : celui du premier hivernage sur le continent (1899-1900).

C’est au cours de la Southern Cross Expedition, qu’eu lieu ce premier hivernage, dirigé par le norvégien Carsten Borchgrevink. Le navire de l’expédition, Le Southern Cross (la Croix du Sud), quitta l’Angleterre le 22 aout 1898 et arriva à Hobart en Tasmanie le 28 novembre. Le 17 décembre, l’expédition fit route vers l’Antarctique et débarqua le 17 février 1899 au cap Adare qui marque l’extrémité nord-ouest de la mer de Ross. Le débarquement du matériel pris 12 jours en raison du mauvais temps, mais les hommes réussirent à construire leur quartier d’hiver, appelé Ridley Camp (du nom de jeune fille de la mère de Carsten Borchgrevink). Le 1er mars, le navire mis le cap vers le Nord, laissant 10 hommes sur place (5 norvégiens, 3 britanniques et 2 lapons).

De nombreux raids via la banquise furent effectués par les membres de l’expédition afin d’explorer les environs, mais surtout de récolter des échantillons scientifiques. Ils collectèrent ainsi des roches, des manchots Adélie et empereurs, d’autres oiseaux et des phoques dont 4 phoques de Ross. L’un des objectifs de Borchgrevink, était également d’atteindre le pôle Sud magnétique. Pour ces différents raids, il emmena avec lui entre 70 et 95 chiens venus de Russie et du Groenland. Ils furent les premiers chiens à être utilisés en Antarctique.
Les membres de l’expédition durent faire face à d’épouvantables conditions climatiques au cours de leur hivernage, faisant fréquemment demi-tour ou annulant un raid en raison de la mauvaise visibilité et du vent. Celui-ci atteignait régulièrement les 130 km/h. Leur anémomètre fut d’ailleurs détruit par une rafale à 145 km/h !
Parmi les incidents majeurs au cours de l’hivernage, les hommes furent sauvés d’une mort certaine par Louis Bernacchi le 1er septembre. Se sentant mal au cours de la nuit, celui-ci décida d’ouvrir la porte de la cabane pour faire un peu d’air juste avant de perdre conscience. Sans lui, les hommes seraient sans doute tous décédés d’asphyxie dans leur sommeil, car le vent renvoyait la fumée du poêle dans la cabane…
Deux mois plus tôt, c’est une bougie mal éteinte qui créa un début d’incendie, mais la catastrophe fut évitée de peu. Les traces de ce départ de feu sont d’ailleurs encore visibles dans la cabane.
Le 14 octobre 1899 en milieu d’après-midi, le naturaliste de l’expédition Nicolai Hanson décéda dans son lit, après deux mois sans être sorti de la cabane. Agé de 29 ans, fut la première personne à décéder et à être inhumée sur le continent Antarctique.

Le 28 janvier 1900 à 8h00 du matin, une voix réveilla les hommes « Courrier ! ». C’était le commandant Jensen, de retour avec le Southern Cross. Le 2 février, les membres de l’expédition se rendirent une dernière fois sur la tombe de Hanson et y érigèrent une croix. En fin de journée, tous quittèrent le cap Adare. Le navire mis le cap vers le Sud. Ils débarquèrent à l’île Possession, puis l’île Franklin. Le 10 ils virent le mont Erebus, puis l’ice-shelf de Ross. Six jours plus tard, ils découvrirent la baie des baleines (Bay of Whales), d’où en 1910 Roald Amundsen et ses hommes s’élancèrent pour atteindre le pôle sud géographique. L’expédition se termina le 31 mars 1900, lorsque le navire arriva en Nouvelle-Zélande.
Au cap Adare, la cabane de Borchgrevink et de ses neuf compagnons est toujours là, restaurée par l’Antarctic Heritage Trust. De nombreux artefacts y sont présents : lits, chaises, table, boites de nourriture, bouteilles, poêle, outils… Le magnifique dessin du cuisinier Holbein Ellefsen au plafond au-dessus de son lit, est également toujours visible.
A quelques mètres seulement de la cabane de Borchgrevink et ses hommes, se dressent les vestiges d’une autre cabane, aujourd’hui en ruine, utilisée par l’expédition Terra Nova de Robert Falcon Scott. En effet, une équipe de 5 hommes y passa l’hiver 1911/1912, mais ça c’est une autre histoire…

En quittant le cap Adare et sa colonie de plus de 250 000 couples de manchots Adélie, un soleil rasant illuminait les icebergs tabulaires et la chaine Transantarctique. Nous ne pouvions pas rêver plus beau départ, pour laisser derrière nous l’Antarctique…

 

Le phoque de Ross

C’est au cours de l’expédition britannique menée en Antarctique par James Clark Ross en 1840, que le phoque de Ross fut découvert. Avec une taille à l’âge adulte de 2 m et un poids de 170 à 190 kg, c’est le plus petit phoque de l’hémisphère Sud. Plusieurs critères permettent de l’identifier : ses yeux disproportionnés par rapport à son corps, laisse supposer qu’il plonge à de grandes profondeurs d’où son nom de genre qui commence par « omma » (Ommatophoca rossii) qui signifie « les yeux » en Grec. Un autre critère important sont les lignes plus ou moins visibles selon l’âge de l’individu, qui partent de la bouche et se terminent vers la base des nageoires pectorales. Ces dernières sont légèrement plus en avant du corps par rapport aux autres pinnipèdes de la région. Selon les ouvrages son aire de répartition est tantôt circumpolaire, tantôt localisée à la mer de Ross et de Weddell.

A vrai dire, c’est le phoque pour lequel les scientifiques ont le moins d’informations. En effet l’espèce semble être localisée à la banquise épaisse et solide, il est par conséquent particulièrement difficile d’approcher de son biotope pour l’étudier. Aujourd’hui, alors que nous naviguions par 63°Sud, un point noir sur la banquise a été repéré. En s’approchant doucement, il s’avère que c’est un phoque, mais impossible de l’identifier de manière certaine, puisqu’il nous tourne le dos. Les naturalistes et biologistes du bord se regardent avec des visages sur lesquels s’affichent l’incompréhension la plus totale. Ce phoque ne ressemble en rien à ce que nous connaissons : trop petit pour être un jeune léopard de mer, pas assez tacheté pour un phoque de Weddell, une tête qui ne s’apparente pas à celle d’un phoque crabier… Soudain il se retourne, nous sommes à 30 mètres, plus de doute : les lignes certes diffuses qui partent de sa bouche et des yeux vers l’arrière du corps, ainsi qu’une nette démarcation entre la couleur du corps et du ventre, confirment notre « tardive » identification. Il s’agit d’un phoque de Ross ! Incroyable, personne ici n’imaginait rencontrer ce phoque si loin de la banquise compacte (qui est à 200 km d’où nous sommes). Le chef d’expédition n’en revient pas lui même : le phoque le plus difficile à voir, sur lequel nous ne savons quasiment rien, et qu’il n’a aperçu que 4 fois alors qu’il vient ici depuis environ 25 ans, est là devant nous à quelques mètres et nous l’observons pendant 10 minutes !

Encore une belle et grande surprise réservée par l’océan austral alors que nous remontons vers le Nord.