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Improbables îles Balleny

Cerise sur le gâteau à l’issue de ce dernier voyage en mer de Ross, nous avons pu visiter les îles Balleny. Cette escale plus qu’improbable – cerise sur le gâteau du voyage – fut décidée après une analyse précise des cartes des glaces et des prévisions météorologiques. Ces îles sont en effet bien souvent inaccessibles en raison des glaces dérivantes, qui les cernent presque toute l’année. C’est d’ailleurs pour cette raison, qu’elles sont parmi les moins visitées et les plus méconnues des îles autour du continent Antarctique.

La découverte des Balleny

A plus de 250 kilomètres au Nord de l’Antarctique et au Nord-Ouest de l’entrée de la mer de Ross, les îles Balleny ont été découvertes au cours d’une expédition envoyée par les frères Enderby. La société Enderby Brothers basée à Londres, avait pour mission principale le transport maritime ainsi que l’exploitation des baleines et des phoques. C’est dans le cadre de la recherche de nouveaux territoires de chasse aux phoques et aux baleines, que les navires Eliza Scott et Sabrina quittèrent Londres le 16 juillet 1838. A la tête de l’expédition et également commandant du Eliza Scott, le britannique John Balleny, assisté par Thomas Freeman capitaine du Sabrina. Après différents arrêts notamment à l’île Amsterdam et en Nouvelle-Zélande, l’expédition mis cap au Sud et passa par l’île Campbell avant d’être stoppée par les glaces. En raison des ces dernières et du brouillard, le commandant Balleny décida alors de mettre le cap au Nord-Ouest. C’est à cette occasion que le 9 février 1839 à la mi-journée, une terre fut en vue. Deux jours plus tard, lorsque le brouillard se leva, le commandant Freeman mis pieds à terre seulement quelques secondes, réalisant ainsi le premier débarquement de l’histoire au sud du cercle polaire antarctique.
L’archipel est formé de trois îles principales et de nombreux petits ilots. Plusieurs îles portent le nom d’un actionnaire ayant participé au financement de l’expédition. Ainsi les trois îles principales furent nommées Young (George), Buckle (John), Sturge (Thomas). L’archipel fut de nouveau signalé à plusieurs reprises entre 1841 et 1904 par d’autres expéditions telles celle de James Clark Ross, Henrik Bull, Carsten Borchgrevink ou encore Robert Falcon Scott. Le premier relevé des îles ne fut réalisé qu’en 1938 et les premières images aériennes en 1948. La même année, le second débarquement fut effectué le 29 février par une expédition australienne. Début mars 1949, les membres d’une expédition française venue initialement installer la première base scientifique en Terre Adélie y débarqua et compléta la cartographie de certaines îles.

Une visite exceptionnelle

Ce qui frappe en premier à l’approche de ces îles, c’est le relief : de hautes falaises cernent les côtes surmontées de glaciers ou de parois vertigineuses de neige et de glace. Les glaces dérivantes, le brouillard, le fort vent, les sommets souvent dans les nuages, les zones non cartographiées ou sondés et la roche noire d’origine volcanique rajoute un peu plus l’austérité de cet archipel. La vie y est cependant présente: le manchot Adélie y niche, ainsi que le manchot à jugulaire dont c’est la seule colonie dans le sud du Pacifique. Se reproduisent également sur l’archipel, le labbe de McCormick, le damier du cap, le fulmar antarctique, l’océanite de Wilson ; mais aussi le pétrel des neiges, dont une sous-espèce plus rare à observer ailleurs, domine ici.
Cette visite aux îles Balleny, rendue possible par une belle fenêtre météo et des glaces ne cernant pas trop les îles ce jour-là, restera un très beau souvenir et un immense privilège, quand on sait qu’à peine une centaine de personnes ont eu la chance de voir un jour ces iles.

Au cap Adare dans la cabane de Borchgrevink

Cette année pour la première fois, nous avons eu la chance de mettre pied à terre au cap Adare, difficilement accessible en raison de la glace et de la houle souvent présentes. Ce lieu, qui abrite la plus grande colonie au monde de manchots Adélie, est également un site historique majeur en Antarctique : celui du premier hivernage sur le continent (1899-1900).

C’est au cours de la Southern Cross Expedition, qu’eu lieu ce premier hivernage, dirigé par le norvégien Carsten Borchgrevink. Le navire de l’expédition, Le Southern Cross (la Croix du Sud), quitta l’Angleterre le 22 aout 1898 et arriva à Hobart en Tasmanie le 28 novembre. Le 17 décembre, l’expédition fit route vers l’Antarctique et débarqua le 17 février 1899 au cap Adare qui marque l’extrémité nord-ouest de la mer de Ross. Le débarquement du matériel pris 12 jours en raison du mauvais temps, mais les hommes réussirent à construire leur quartier d’hiver, appelé Ridley Camp (du nom de jeune fille de la mère de Carsten Borchgrevink). Le 1er mars, le navire mis le cap vers le Nord, laissant 10 hommes sur place (5 norvégiens, 3 britanniques et 2 lapons).

De nombreux raids via la banquise furent effectués par les membres de l’expédition afin d’explorer les environs, mais surtout de récolter des échantillons scientifiques. Ils collectèrent ainsi des roches, des manchots Adélie et empereurs, d’autres oiseaux et des phoques dont 4 phoques de Ross. L’un des objectifs de Borchgrevink, était également d’atteindre le pôle Sud magnétique. Pour ces différents raids, il emmena avec lui entre 70 et 95 chiens venus de Russie et du Groenland. Ils furent les premiers chiens à être utilisés en Antarctique.
Les membres de l’expédition durent faire face à d’épouvantables conditions climatiques au cours de leur hivernage, faisant fréquemment demi-tour ou annulant un raid en raison de la mauvaise visibilité et du vent. Celui-ci atteignait régulièrement les 130 km/h. Leur anémomètre fut d’ailleurs détruit par une rafale à 145 km/h !
Parmi les incidents majeurs au cours de l’hivernage, les hommes furent sauvés d’une mort certaine par Louis Bernacchi le 1er septembre. Se sentant mal au cours de la nuit, celui-ci décida d’ouvrir la porte de la cabane pour faire un peu d’air juste avant de perdre conscience. Sans lui, les hommes seraient sans doute tous décédés d’asphyxie dans leur sommeil, car le vent renvoyait la fumée du poêle dans la cabane…
Deux mois plus tôt, c’est une bougie mal éteinte qui créa un début d’incendie, mais la catastrophe fut évitée de peu. Les traces de ce départ de feu sont d’ailleurs encore visibles dans la cabane.
Le 14 octobre 1899 en milieu d’après-midi, le naturaliste de l’expédition Nicolai Hanson décéda dans son lit, après deux mois sans être sorti de la cabane. Agé de 29 ans, fut la première personne à décéder et à être inhumée sur le continent Antarctique.

Le 28 janvier 1900 à 8h00 du matin, une voix réveilla les hommes « Courrier ! ». C’était le commandant Jensen, de retour avec le Southern Cross. Le 2 février, les membres de l’expédition se rendirent une dernière fois sur la tombe de Hanson et y érigèrent une croix. En fin de journée, tous quittèrent le cap Adare. Le navire mis le cap vers le Sud. Ils débarquèrent à l’île Possession, puis l’île Franklin. Le 10 ils virent le mont Erebus, puis l’ice-shelf de Ross. Six jours plus tard, ils découvrirent la baie des baleines (Bay of Whales), d’où en 1910 Roald Amundsen et ses hommes s’élancèrent pour atteindre le pôle sud géographique. L’expédition se termina le 31 mars 1900, lorsque le navire arriva en Nouvelle-Zélande.
Au cap Adare, la cabane de Borchgrevink et de ses neuf compagnons est toujours là, restaurée par l’Antarctic Heritage Trust. De nombreux artefacts y sont présents : lits, chaises, table, boites de nourriture, bouteilles, poêle, outils… Le magnifique dessin du cuisinier Holbein Ellefsen au plafond au-dessus de son lit, est également toujours visible.
A quelques mètres seulement de la cabane de Borchgrevink et ses hommes, se dressent les vestiges d’une autre cabane, aujourd’hui en ruine, utilisée par l’expédition Terra Nova de Robert Falcon Scott. En effet, une équipe de 5 hommes y passa l’hiver 1911/1912, mais ça c’est une autre histoire…

En quittant le cap Adare et sa colonie de plus de 250 000 couples de manchots Adélie, un soleil rasant illuminait les icebergs tabulaires et la chaine Transantarctique. Nous ne pouvions pas rêver plus beau départ, pour laisser derrière nous l’Antarctique…

 

Dans la cabane de Scott au cap Evans

Nous vous avions fait part l’an dernier de nos premiers pas dans la cabane de Shackleton au cap Royds. Nous nous étions également rendus dans les cabanes de Robert Falcon Scott au cap Evans et à Hut Point. Après être retourné une seconde fois dans ces cabanes cette année, nous ne résistons pas à l’envie de vous en faire part.
La troisième expédition britannique en Antarctique du XXème siècle, eu lieu entre 1910 et 1913. Dirigée par Robert Falcon Scott, elle avait des fins scientifiques et d’explorations géographiques. Mais le but principal de cette expédition tel que l’exprime Scott lui-même était « d’atteindre le pôle Sud et de garantir à l’Empire britannique l’honneur de cette première ».
Le navire acheté pour l’occasion est le Terra Nova (d’où le nom de l’expédition). Celui-ci appareille de Cardiff au Pays de Galles, le 15 juillet 1910, puis quitte le port de Lyttleton en Nouvelle-Zélande pour l’Antarctique le 26 novembre 1910 avec à son bord 34 chiens, 19 poneys, 3 véhicules motorisés, 30 tonnes de vivres, une cabane préfabriquée et 64 hommes choisi parmi plus de 7 000 candidats !
Le site choisi pour l’installation du camp de base principal est le cap Evans, baptisé ainsi en l’honneur d’Edward Evans, le commandant en second de l’expédition. Mi-janvier 1911, 9 jours après leur arrivée sur place, l’abri principal est utilisable à l’ouest de l’île Ross. Il s’agit d’une cabane de quinze mètres sur huit, construite en lattes de pin, dont les murs, le toit et le planché sont isolés par du caoutchouc, de la toile de jute et des algues séchées.
De cette cabane partirent différentes expéditions, dont celle vers le pôle Sud atteint le 17 janvier 1912, d’où Robert Falcon Scott, Edward Adrian Wilson, Lawrence Oates, Henry Robertson Bowers et Edgar Evans, ne revinrent jamais.
Le 22 juin 1911, Bowers et Apsley Cherry-Garrard accompagnent Wilson pour une mission de collecte d’œufs de manchots empereurs. Après un terrible périple en plein hiver avec des températures atteignant -60°C, ils sont de retour le 1er aout avec 3 œufs, les premiers collectés de l’histoire. De nombreux raids furent également organisés dans le but de mener des études géologiques, notamment dans les fameuses vallées sèches, mais aussi sur le mont Erebus dont la seconde ascension fut réalisée en décembre 1912.

A l’intérieur dans la vaste cabane, le temps semble s’être arrêté. Les laboratoires du photographe Herbert Ponting et du biologiste Edward Wilson, sont quasi intacts. Les lits, la vaisselle, les caisses de vivres sont toujours à leur place. On imagine aisément les silhouettes de ces hommes assis à la grande table, vacant à leurs occupations, les odeurs émanant du poêle et de la cuisine… Se tenir debout devant le lit de Scott, semble irréel… Le plus inexplicable, sont les sentiments que vous ressentez lorsque vous ressortez de cet endroit, en silence, comme sortant d’un lieu de culte. Devant la porte d’entrée, vous vous retournez pour lancer un dernier regard. A 20 km de là, le mont Erebus fume…

Le mont Erebus, un vieux rêve

En continuant notre périple en mer de Ross, nous avons pu contempler de nos propres yeux, le seul volcan actif en Antarctique : le mont Erebus.

La découverte de James Clark Ross

Fin janvier 1841, alors que l’expédition britannique dirigée par James Clark Ross explore la mer du même nom et vient de quitter l’île Franklin, un gigantesque dôme blanc est repéré. Ce fantastique paysage qui apparut aux marins de l’Erebus et du Terror est décrit le 27 janvier 1841, par le chirurgien de l’Erebus, Robert McCormick : « toute la côte était parsemée d’époustouflants et splendides sommets couverts de neige, qui lorsque le soleil approchait l’horizon, reflétaient les plus brillantes et écarlates teintes jaunes d’or. Nous vîmes également un sombre nuage de fumée s’élevant du volcan, en une parfaite colonne verticale, d’un coté noire, de l’autre reflétant les couleurs du soleil. Ce fut un spectacle surpassant tout ce qu’il est possible d’imaginer… Nous ressentions un sentiment de crainte et d’impuissance, et en même temps, une incroyable émotion de pouvoir contempler le travail des mains du Créateur. »

Selon les dires de Ross, ce volcan culminant à 3794 m d’altitude, semblait alors très actif « émettant des flammes et de la fumée en grande profusion ». Il le baptisa mont Erebus en hommage à son navire. Un second volcan (3 230m), situé à quelques kilomètres de ce dernier, fut nommé Terror du nom du second navire.

A l’époque, les membres de l’expédition pensaient que l’Erebus était situé sur le continent Antarctique. En réalité, ce cône recouvert de glace est situé sur une île, attenante à la grande plateforme glacière de Ross et baptisée soixante ans plus tard île Ross, par Robert Falcon Scott dirigeant l’expédition britannique Discovery.

Erebus est la forme anglaise pour Erèbe, entité mythologique que les Grecs nommaient Erebos : les ténèbres qui, avec la Nuit, constituaient le Chaos originel.

Premières ascensions

La première ascension du mont Erebus fut effectuée en 1908, par des membres de l’expédition britannique Nimrod, dirigée par Ernest Shackleton. Le 5 mars, une équipe de six hommes menée par le géologue Edgeworth David et comprenant un certain Douglas Mawson, quitta la cabane du cap Royds qui faisait office de camp de base. Seuls cinq des six hommes arrivèrent au sommet du cratère, l’un d’entre eux ayant dû rester en arrière en raison d’une insensibilité croissante de ses doigts de pied. L’ascension dura quatre jours, auxquels il faut rajouter une journée complète sous la tente en raison du mauvais temps. Il ne leur fallu en revanche qu’une seule journée pour revenir au camp de base au cap Royds.

« Vers 10 heures du matin, le 10 mars, la caravane atteignit le sommet du cratère. Pour la première fois l’Erebus, peut-être la plus remarquable montagne du monde, était vaincue. » Ernest Shackleton

La seconde ascension de l’Erebus fut réalisée le 12 décembre 1912, par des membres de l’expédition Terra Nova dirigée par Robert Falcon Scott, partis du cap Evans.

La tragédie de 1979

L’Erebus est devenu (tristement) célèbre dans le monde entier en 1979, lors du terrible crash du DC-10 de Air New Zealand le 28 novembre, contre les pentes du volcan. 257 personnes perdirent la vie dans ce qui fût à l’époque la quatrième plus importante catastrophe aérienne au monde. Lors de notre voyage, certaines personnes d’origine néo-zélandaise nous accompagnant, évoquaient toujours la tragédie, se souvenant notamment des images à la télévision…

Pour nous, ce furent des instants magiques, lors de ces quelques jours en mer de Ross, que de partager avec ces personnes et d’autres, la vue de ce géant recouvert de son costume de glace et de neige !

Le saviez-vous ?

  • La lave de l’Erebus ne se retrouve nulle part ailleurs, sauf au mont Kilimanjaro
  • Ce volcan a la particularité de ne pas s’endormir entre deux éruptions, mais de rester en activité continuelle ou presque
  • Au contraire de la grande majorité des volcans de la planète, l’Erebus ne se trouve pas entre deux plaques tectoniques
  • Le mont Erebus est le sixième plus haut sommet d’Antarctique

⇒ Le site internet de l’observatoire du mont Erebus

La mer de Ross, enfin !

Ce début d’année 2014 fut pour nous placé sous le signe de la nouveauté ! Pour la première fois en effet, nous nous sommes rendus en mer de Ross, découverte il y a 173 ans par l’explorateur britannique James Clark Ross. Un voyage au cœur des glaces et de l’Histoire, que nous attendions avec impatience !
En 1839, après avoir passé 8 hivers dans l’Arctique, James Clark Ross part à la tête d’une expédition vers l’Antarctique, dans le but d’y réaliser des études magnétiques et surtout d’atteindre le pôle sud magnétique. Après avoir quitté Londres, les 128 hommes de l’expédition et leurs deux navires, l’Erebus et le Terror, font escale notamment aux îles Kerguelen, en Tasmanie, aux îles Auckland et à l’île Campbell, avant de franchir le cercle polaire antarctique le 1er janvier 1841. Le 5 du même mois, après avoir franchi une ceinture de glace, ils naviguent dans une zone ouverte peu encombrée par les glaces. Ils viennent de découvrir la mer de Ross !
Le 11 janvier, une chaine de montagne leur apparait, qu’ils nomment Admiralty Range. Le lendemain, ils débarquent sur l’ile de la Possession et baptisent la région alentour Terre Victoria en hommage à la reine. Ils découvriront également le cap Adare qui marque l’entrée nord-est de la mer de Ross, ainsi que l’île Franklin, qu’ils nommeront en hommage au gouverneur de Tasmanie de l’époque et contributeur de l’expédition, John Franklin, dont la propre expédition disparaitra en Arctique en 1845.

La surface de la mer de Ross est d’environ 960 000 km², dont la moitié est couverte par l’immense glacier flottant (ou ice shelf en anglais) de Ross. Sa profondeur est comprise entre 300 et 900 mètres, mais celle-ci chute rapidement vers le nord, avec des profondeurs de plus de 4 000 mètres.

Le 28 octobre 2016, la mer de Ross est devenue la plus grande réserve marine au monde, avec une zone de 1,12 millions de km² totalement protégée des prises liées notamment à la pêche. Pour les autres zones, la pêche est autorisée mais les prises réduites au tiers de ce qu’elles étaient initialement et accompagnées d’études scientifiques.

Si la banquise le permet, un voyage en mer de Ross vous mène généralement jusqu’à l’ile du même nom dominée par le Mont Erebus, à la découverte des cabanes des expéditions menées par Robert Falcon Scott et Ernest Shackleton au début du XXème siècle; ou encore à la rencontre de l’immense ice shelf de Ross et du mont Erebus.
C’est également là que se trouvent les plus grandes colonies de manchots Adélie et empereurs. Les plus chanceux des visiteurs y rencontreront peut-être le discret phoque de Ross. Quoi qu’il en soit, c’est un long voyage dont on ne revient pas tout-à-fait indemne…

Il y a 100 ans, Amundsen… mais aussi Douglas Mawson

Dans un article précédent, j’évoquais le centenaire de la conquête du pôle Sud par le norvégien Roald Amundsen et son équipe. Mais l’année 2011 marque aussi le centenaire de l’expédition antarctique australienne officiellement appelée Australasian Antarctic Expedition. Elle fut menée entre 1911 et 1914 par Douglas Mawson dans le cadre de l’exploration et de la cartographie d’une partie quasiment inexplorée de la côte de l’Antarctique située au Sud de l’Australie.

Douglas Mawson était géologue, il étudia notamment des territoires connus maintenant sous le nom de Vanuatu et sera nommé maitre de conférence à l’Université d’Adélaïde en 1905. En novembre 1907, Ernest Shackleton de passage en Australie pour son expédition en Antarctique, accepte d’embarquer Mawson et son professeur le Docteur Edgeworth David, qui souhaitent étudier s’il y a un lien entre la géologie de l’Antarctique et celle de l’Australie. Shackleton remarque rapidement les qualités de Mawson tant physiques et scientifiques, qu’humaines et le nomme chef d’expédition pour effectuer la première ascension du volcan Erebus dans la région de la mer de Ross. Celle-ci fut réussie après 5 jours de montée dans des conditions épouvantables par Mawson, David et Mackay le 5 mars 1908.

Mis en avant par ce succès, Mawson accompagné des mêmes vainqueurs du mont Erebus se voit attribuer une seconde mission ; atteindre le pôle Sud magnétique. Après un raid de 122 jours et avoir parcourus plus 2 000 kilomètres, les trois hommes sont de retour éprouvés par ce voyage, mais la mission est accomplie, le pôle magnétique est atteint le 16 janvier 1909.

« Mawson a été le véritable chef qui était l’âme de notre expédition vers le pôle magnétique. Nous avons vraiment en lui un Nansen Australien, des ressources infinies, une condition physique impressionnante et l’indifférence étonnante au froid. »
Professeur David dans un hommage public

En 1910, Robert Falcon Scott est en Australie en vue du départ pour son expédition à la conquête du pôle Sud. Mawson en profite et lui demande alors de l’embarquer afin de poursuivre ses travaux de recherche. Scott accepte, mais lui propose de prendre plutôt part à son expédition vers le pôle Sud géographique. Mawson refuse l’offre car en tant que scientifique, il reste plus intéressé par les travaux de recherche que par un quelconque exploit.

Il va finalement monter sa propre expédition dans le but d’explorer et de cartographier des territoires inconnus entre 136° et 142° Est soit 3 000 kilomètres. Pour cela, 3 bases seront installées : 1 sur l’île Macquarie afin d’avoir un relai radio avec l’Australie, 1 dans la baie du Commonwealth et 1 sur la plate-forme de Shackleton. Le navire choisi et adapté à la navigation dans les glaces, est L‘Aurora commandé par John King Davis qui n’en est pas à sa première expédition vers le continent blanc. L‘Aurora quitte Hobart le 2 décembre 1911 avec à son bord 55 membres d’équipage et 38 chiens de traineau.

Le 8 janvier après avoir déposé la première équipe à Macquarie, la seconde débarque dans la baie du Commonwealth, puis la 3ème le 13 février à la plate-forme de Shackleton. De part et d’autre, l’été est mis à profit pour établir des cabanes qui serviront de quartier de vie, d’atelier, de stock de vivres et de lieu de préparation des futurs raids d’exploration. Dans la Baie du Commonwealth, à la cabane Mawson comme elle sera baptisée, la vie est particulièrement difficile car cette région est une des plus ventée du globe.

« Nous vivons aux marges d’un continent où le temps n’existe pas. Seul le souffle glacé d’une étendue sauvage et infinie, doublé de la puissance dévastatrice des éternels blizzards, déferle sur la mer en direction du nord. Nous avons découvert une contrée maudite. Nous sommes au pays du blizzard. »
Journal de Mawson

Fin octobre 1912, ce sont finalement 6 équipes qui partent de la cabane dans des directions différentes pour des raids d’exploration. Le 14 décembre 1912 à midi, alors qu’il fait soleil et seulement -7°C, Ninnis disparait avec le second attelage dans une crevasse. Pendant 3 heures Mertz et Mawson n’obtiennent aucune réponse à leurs appels désespérés lancés au bord du gouffre. A l’aide d’une ligne de pêche, il mesure 45 mètres de profondeur jusqu’à une première corniche, ensuite c’est le gouffre abyssal. A 21h, Mawson lit une ultime prière au bord de la crevasse, Mertz lui sert la main et dit « merci« , ils tournent le dos à l’abîme et reprennent leur route. De retour à la cabane, ils marcheront parfois 24 heures sans interruption. Dehors la nuit, les cris des chiens affamés les empêchent de dormir. Les vivres manquent, un chien est abattu au couteau (s’étant séparés précédemment de tout ce qui était lourd) et une soupe est réalisée à partir de ses os broyés avec une pelle. Le 7 janvier 1913, ne percevant plus de mouvement dans sa tente, Mawson sort le bras de son sac de couchage, Mertz est étendu sans vie à 160 km du point de départ. L’australien, décide de se battre et de tenter de rentrer, il modifie son traineau : le coupe en deux, fait un mât, fabrique une voile avec un bout de veste de Mertz… Ses pieds lui font terriblement mal.

« Les plantes de mes pieds sont en piteux état, elles forment une épaisse semelle d’où coule un liquide qui a imprégné mes chaussettes. La peau neuve dessous est à vif. Plusieurs de mes orteils ont commencé à noircir et suppurent à leur extrémité. Mes ongles se décollent. »

Alors qu’il est à 2 kilomètres de la cabane Mawson, il aperçoit au loin un navire ; l’Aurora s’en va… Mais à la cabane 5 hommes sont restés pour organiser les recherches, un message est alors envoyé au navire qui ne peut faire demi-tour en raison des glaces, du vent et d’un impératif ; récupérer la seconde équipe sur la plate-forme de Shackleton.

Le second hiver « forcé » est consacré à d’autres travaux scientifiques mais il n’y aura pas de grand raids d’exploration. Le 26 février 1914 tout le monde est de retour à Hobart. Le 31 mars, Mawson se marie puis prend part à la première guerre mondiale comme major dans les munitions. En 1926, il est invité à organiser et diriger 2 expéditions (1929-1930 et 1930-1931) maritimes vers les îles Kerguelen, Crozet et Heard. Il prendra sa retraite en 1952 avant de décéder d’une hémorragie cérébrale à 76 ans le 14 octobre 1958.

Douglas Mawson aura marqué pour longtemps l’histoire scientifique et polaire en Australie et dans le monde. Il sera décoré de l’ordre de l’Empire britannique, par la société royale de géographie antarctique, de la médaille d’or des société de géologie américaine, de Chicago, de Berlin et de Paris… Notons que pour la postérité, il aura son portrait sur un billet de 100$, des pièces et des timbres, que furent baptisés en son honneur le mont Mawson en Tasmanie (1 320 m), le pic Mawson sur l’île de Heard (plus haut sommet d’Australie avec 2 745 m), le plateau Mawson au Sud de l’Australie, la base scientifique Mawson en Antarctique, un télescope et même la Dorsa Mawson une crête de montagne sur la lune !! Des quartiers à Cambera et Adélaïde porte son nom, l’avenue principale de la ville de Meadows en Australie… Qui à ce jour peut se targuer d’une telle notoriété ?

Pour en savoir plus sur Mawson et l’expédition australienne antarctique, je vous recommande vivement son journal de bord traduit en français par les excellentes éditions Paulsen Au pays du blizzard.