Articles

Le cap Dejnev

Toutes les « extrémités » de notre planète Terre, sont depuis la nuit des temps des endroits mythiques. Portes sur un autre monde pour certains, ouverture vers une autre civilisation ou sujets de légendes et de croyances pour d’autres. Nous pourrions citer par exemple le cap Nord et le cap Horn. Il y a de cela quelques jours, ce fut l’occasion de découvrir une de ces nombreuses « portes », à savoir la pointe à l’extrême Est du continent asiatique, marquant également le bout de la Russie : le cap Dejnev.
Celui-ci se trouve par 66°00.35’N 169°43.36’O (voir sur une carte) à moins de 90 kilomètres de l’Aslaka, visible d’ailleurs par beau temps, plus à l’Est. Les deux continents asiatique et nord-américain sont séparés par le détroit de Béring, nommé en hommage au navigateur danois Vitus Bering, envoyé dans ces eaux en aout 1728 par le Tsar Pierre le Grand, afin de savoir où l’Asie rejoint l’Amérique.

Le cap Dejnev a lui été nommé en référence au cosaque Semen Dejnev, qui fut vraisemblablement le premier occidental à naviguer dans le détroit de Béring et à contourner l’Asie en septembre 1648. L’expédition composée de 90 hommes, partie en juin de la même année à bord de 7 kochis (embarcations pouvant mesurer entre 10 et 25 mètres de long, construits en mélèze ou en pin et cabane de se soulever sous la pression de la banquise). Elle descendit la rivière Kolyma, suivi la côte nord de la Tchoukotka et doubla « un grand cap rocheux », plus tard baptisé Cap Dejnev. Malheureusement, le 20 septembre 1648 les trois navires « restants » de l’expédition (les autres ayant disparus en mer ou s’étant échoués sur la cote), firent face à une terrible tempête. Un kochi disparut dans l’immensité de la mer de Béring, alors que les deux autres dont celui de Dejnev, s’échouèrent quelque part au sujet de la rivière Anadyr.
Après plusieurs années dans passé dans cette région, Semen Dejnev fit la demande de pouvoir rentrer à Yakoutsk. Il y arriva en 1662 soit 14 années après son départ !! Il faudra attendre 1898, pour que Nicolas II, le dernier tsar, donne le nom de son découvreur au cap le plus oriental de l’Asie…

N’oublions pas que c’est également au cap Dejnev que se trouve le village oublié de Naukan

L’île Béring et les îles du Commandeur

Les îles du Commandeur (Commander Islands), forment un archipel situé en mer de Béring à 175 km à l’est de la péninsule du Kamtchatka. Cet archipel russe qui compte principalement deux îles (l’île Béring et l’île Medny) ainsi qu’une quinzaine d’îlots, forme l’extrémité occidentale des îles Aléoutiennes.

Vitus Béring

Le 7 avril 1732, la tsarine Anne (Anna Ivanovna) promulgue un décret entérinant le lancement officiel d’une nouvelle expédition vers le Pacifique nord, et élève pour l’occasion au rang de « commandeur » (d’où le nom des îles), le danois Vitus Béring qui dirigera cette expédition.
Le matin du 5 novembre 1741, l’équipage du navire Saint-Pierre commandé par Béring, aperçoit une terre pensant alors être enfin rentré au Kamtchatka, après un voyage retour depuis l’Amérique particulièrement difficile. L’ancre est mouillée dans la baie du Commandeur, mais quelques jours plus tard, une violente tempête propulse le navire sur des rochers alors que l’équipage est à terre après avoir installé un campement. Peu à peu, les membres de l’expédition se rendent compte qu’ils ne sont pas au Kamtchatka, mais bien sur une île. C’est notamment sur cette dernière que le naturaliste allemand Georg Steller fera les premières descriptions d’une espèce de cormoran aptère, de la loutre de mer, de l’otarie à fourrure et du lion de mer qui porteront son nom. Il décrira également la présence d’un animal s’apparentant à la famille des Siréniens (lamantins et dugongs): la vache de mer, mammifère marin qui sera baptisée plus tard la Rythine de Steller.

Le 8 décembre 1741, alors que le thé lui est amené dans sa tente, Béring est découvert mort. La décision est prise de construire un nouveau navire à partir des restes du Saint-Pierre (et de le rebaptiser du même nom), afin de regagner le Kamtchatka. Le 23 août 1742, les hommes érigent une croix en bois sur la tombe de Béring et se recueillent. D’un commun accord, ils décident de baptiser l’île et l’archipel dans son ensemble en l’honneur de leur défunt chef. Ce serait donc l’île Béring dans les îles du Commandeur. Le 9 août, le Saint-Pierre appareille et arrive le 6 septembre à son port de départ dans la baie Avatcha.

Les premières personnes à s’installer sur l’île Béring et l’île adjacente Medny, seront des Aléoutes emmenés ici dans les années 1820, par la Russian-American Company dans le but de commercialiser les fourrures des loutres, otaries et lions de mer. Les mêmes espèces décrites par Georg Steller un demi siècle plus tôt. De nos jours, seule l’île Béring est habitée avec le petit village de Nikol’skoye au nord-ouest, qui compte environ 700 personnes.

Une réserve naturelle unique

En 1993 la réserve naturelle des îles du Commandeur est créée, englobant la totalité de l’île Medny et la moitié de l’île Béring. Plus d’un million d’oiseaux se reproduisent sur ces îles et notamment les falaises qui les bordent. On y trouve ainsi la mouette des brumes, le goéland à ailes grises, les macareux huppés et cornus, les guillemots colombins, de Troïl et de Brünnich, mais aussi la loutre de mer, le lion de mer de Steller, le phoque veau-marin et une sous-espèce endémique de renard polaire.
Même si le mauvais temps ne nous a pas permis de visiter l’île Medny au cours de ce voyage, je garderai un souvenir ému et profond de ces îles, de par leur histoire qui nous emmène à travers l’une des plus grandes expéditions de tous les temps avec Béring, leur fantastique biodiversité et le fait qu’ici, c’est une sensation incroyable de bout du monde.
C’est le cœur noué que nous avons quitté les îles du Commandeur, en croisant sur notre route juste au moment du départ, un groupe d’orques épaulards…

La loutre de mer

Au cours d’un de mes voyages en Extrême-Orient russe en mai dernier, nous avons eu l’occasion de participer à une croisière expédition touristico-scientifique, ayant pour but de dénombrer la loutre de mer le long des côtes des îles Kouriles. Voici une présentation succincte de ce curieux animal.
Les mammifères sont divisés en plusieurs familles, dont celle des Mustélidés elle-même divisée en deux sous-famille : les Mustélinés (46 espèces dans le monde) et les Lutrinés.
Cette dernière famille compte 11 espèces de loutres, dont la loutre européenne, la loutre marine, la loutre géante ou encore la loutre de mer.
C’est dans le Pacifique nord que se rencontre les loutres de mer, divisées en 3 sous-espèces : la loutre de l’Alaska (et des îles Aléoutiennes avec environ 85 000 individus), la loutre asiatique (3 000 individus aux îles du Commandeur et population inconnue dans les îles Kouriles) et la loutre de Californie (2 700 individus). De nos jours, la population totale serait donc d’au moins 90 000 animaux, mais nous verrons plus loin dans cet article, que l’espèce a frôlé l’extinction…
La loutre de mer est le plus petit mammifère marin au monde, mais avec un poids compris entre 14 et 45 kg, le plus lourd des Mustélidés. Sa taille, selon les sexes, varie de 1 à 1,5 m à l’âge adulte.

Contrairement aux autres mammifères marins, notamment ceux vivant dans des eaux froides, la loutre de mer n’a pas de couche de graisse pour l’isoler. Sachant que l’eau provoque une perte de chaleur 25 fois plus rapide que l’air, cet animal à sang chaud doit pour résister au froid s’isoler et « produire de la chaleur ».

Dépourvue de couche de graisse, la loutre de mer possède cependant la plus dense fourrure du règne animal avec environ 150 000 poils au centimètre carré !! Pour comparaison, le crâne humain, compte en moyenne 100 000 cheveux.

Afin de maintenir sa température interne à 35°C, la loutre de mer doit manger 25% de son poids par jour (ainsi un animal de 30kg, doit manger au moins 7kg de nourriture par jour !). Pour comparaison, le morse vivant lui aussi dans des eaux froides, doit consommer 6% de son poids par jour, car son métabolisme est plus lent.

Le régime alimentaire de ce mammifère marin se compose pour moitié d’oursins, environ un quart de poissons et un quart de mollusques. Les oursins peuvent être manipulés facilement par la loutre, grâce à des coussinets sur les pattes avant. Elle utilise également parfois des outils comme des cailloux (elle peut stocker dans une poche sur la face intérieure des pattes antérieures) pour briser les coquilles de mollusques.
En surface, les loutres nagent sur le dos. Les scientifiques supposent que cette position leur permet de maintenir hors de l’eau les seules parties du corps dépourvue de fourrure, que sont le museau et les pattes et ainsi éviter les pertes de chaleur. Elles s’enroulent également fréquemment dans le kelp (grande algue fixée au fond de l’océan et poussant vers la surface, pouvant atteindre plusieurs mètres de long), pour dormir et s’alimenter, évitant ainsi de dériver.

Concernant la reproduction, les loutres s’accouplent dans l’eau et donnent naissance à un unique petit après 4 à 6 mois de gestation. Celui-ci est élevé par sa mère qui le garde sur son ventre, le temps qu’il puisse plonger.
La durée de vie de ces animaux est de 10 à 20 ans selon les sexes, ayant pour prédateurs principaux supposés l’orque épaulard et le pygargue de Steller (sur les jeunes individus). Mais c’est surtout l’homme qui fut la cause de la quasi disparition de cette espèce. En effet en 1742, les survivants de l’expédition russe dirigée par le danois Vitus Béring, ramenèrent pas moins de 900 fourrures de loutre de mer, décrite par le naturaliste allemand Georg Steller. Peu à peu la Russie étendit ses territoires de chasse vers les îles Aléoutiennes, bientôt rejoint dans la course aux fourrures par les anglais, les américains et les espagnols. Au début du 20ème siècle, la chasse n’est plus rentable et pour cause : il ne reste alors qu’environ 2 000 loutres pour une population estimée à 300 000 animaux au 18ème siècle.
Cet effectif sera cependant suffisant, pour que l’espèce retrouve lentement mais surement des effectifs raisonnables pour sa survie. Cela sera rendu également possible par la signature en 1911 par la Russie, les Etats-Unis d’Amérique, le Japon et la Grande-Bretagne (pour le Canada), d’un traité pour la conservation des pinnipèdes, imposant également un moratoire sur la chasse des loutres.
Aujourd’hui, il est désormais acquis que cet animal joue un rôle essentiel dans l’équilibre de l’écosystème marins côtier du Pacifique nord. Consommant un grand nombre d’oursins, la loutre de mer permet ainsi de limiter l’impact de ces derniers sur les forêts de kelp abritant un grand nombre d’espèces animales et végétales.

Nous souhaitons à toute personne passionnée par la nature, de pouvoir un jour observer ces magnifiques et attendrissants animaux, dans ce milieu particulier qu’est le Pacifique nord ! Une rencontre inoubliable, une fois de plus…